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Abel et Bela
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Robert Pinget


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le metteur en scène dossier de presse "Bouvard et Pécuchet" articles :
"Pinget Gramophone"
"Lecture cervantine"
le testament
de Don Quichotte


production Théâtre Vidy-Lausanne E.T.E.
avec le soutien de pro Helvetia, Fondation suisse pour la culture
 "Abel et Bela"
suivi de "NuiT"
de Robert Pinget

Mise en scène :
Jean-Michel Meyer


"J'ai écrit cette pièce d'abord par délassement (le roman m'impose un plus grand effort de concentration), ensuite parce que j'ai eu envie de rédiger un dialogue qui permette aux comédiens de montrer toutes les facettes de leur art, toutes les expressions possibles."

(Le Figaro, 26/12/1970)


Abel et Bela
"deux acteurs qui font le projet d'une pièce"
décor : "deux fauteuils sur la scène vide"
Roger Jendly et Serge Merlin

(Photo Mario del Curto / Avril 2001)
Théâtre Vidy-Lausanne E.T.E. avril/mai 2001
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quelques mots du metteur en scène
Une récente édition d'"Abel et Bela", parue chez Actes Sud, propose, en plus du texte intégral, un dossier dramaturgique incluant une liste d'événements contemporains à la création de la pièce en 1971. J'y ai retrouvé le titre d'un film de Kurosawa, "Dodescaden", que la lecture de "Nuit" m'avait immédiatement rappelé. Une scène, en particulier, m'était restée. On y voyait un clochard tenant dans ses bras son enfant mourant. Une vieille carcasse de 2 CV leur servait d'abri et le père parlait à l'enfant, avec tout l'amour du monde, des demeures merveilleuses où ils habiteraient. Des palais blancs et roses apparaissaient alors à l'écran, que les mots faisaient naître dans l'imagination de l'enfant, c'est ainsi dans mon souvenir.

Dans "Nuit", courte pièce radiophonique écrite par Robert Pinget en 1972, "Al et Ben", partagent le même lit. "Al" atteint par la fièvre rêve à voix haute de la maison qu'ils pourraient acheter, lui et son ami. Puis, il demande à "Ben" de lui lire la fin du "Quichotte". La pièce s'achève par la mort simultanée de "Al" et du "chevalier à la triste figure". Deux autres voix, "A et B", interviennent alors et commentent ce qui vient de se jouer. "A" critique les procédés d'écriture de "B", l'auteur de la pièce qui tente de se justifier dirait notamment : "Il me fallait citer ce texte (la mort du Quichotte) que tout le monde a oublié". Le dialogue se conclut par cet échange :

A- Alors ?
B- Alors rien. Tout était dit bien avant nous.
A- Ce serait une raison pour ne rien dire ?
B- Ma foi...

Ce besoin impérieux de parler sans être sûr, pourtant, d'avoir quelque chose à dire, "A et B", "Al et Ben", le partagent avec "Abel et Bela", eux-mêmes héritiers d'une longue lignée d'éclopés magnifiques, émouvants et drôles. Parmi eux, Don Quichotte et Sancho Pança, Bouvard et Péruchet, Mercier et Camier, Vladimir et Estragon. Des éclopés qui vont par deux, comme il faut deux jambes pour boîter.

Abel et Bela, semblables et différents. Leurs noms l'indiquent, qui les distinguent et les confondent. Deux personnages en quête de théâtre. Deux voix, pour qu'il y ait réplique, que l'écriture s'invente, qu'un mot en amène un autre, volé au silence, que la pensée balbutie, maladroite sans filet. Ce sont les chutes, précisément, que l'on attend. L'inspiration qui bredouille, et cette mémoire alibi dans laquelle il faut bien puiser, pour se donner l'illusion d'inventer. La tentation du silence, les accès de trivialité, tous ces élans qui tournent courts, nous rendent proches les deux compères qui nous amusent et nous émeuvent.

Comme "Monsieur Songe", ce double littéraire qu'il s'est inventé, les personnages de Robert Pinget n'ont, pour vivre, que leurs rêves et pour rêver que les mots. Des voix dans la nuit sans autre réalité que le langage qu'elles produisent et qui les constitue. Un théâtre irrémédiablement absent (c'est le thème d'"Abel et Bela"), de pur dialogue, n'invitant guère au spectaculaire. Au jeu en revanche, si ! Et avec quelle gourmandise ! A propos d'"Abel et Bela", Robert Pinget dit modestement qu'il s'agit d'une oeuvre écrite "par délassement" d'un dialogue dont il souhaite qu'il permette aux comédiens de montrer toutes les facettes de leur art. Ne sont-ils pas en effet les acteurs de cette histoire ! Quel bonheur, donc que se rencontrent dans ce théâtre là aussi, deux acteurs magnifiques qui, on le sait, font la paire : Serge Merlin et Roger Jendly.

Jean-Michel Meyer
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dossier de presse
 
03 04 2001

La réunion d'Abel et Bela, de Serge Merlin et de Roger Jendly, sous la direction de Jean-Michel Meyer, doit beaucoup à un spectacle de Beckett, En attendant Godot mis en scène par Luc Bondy. Le souvenir de l'excellente interprétation des deux complices évoque sans conteste le bonheur qu'ils ont eu de jouer ensemble. lls souhaitaient donc réitérer l'expérience.
Jean-Michel Meyer a adoré le couple qu'ils formaient chez Beckett. Il rêvait de travailler avec ces deux monstres sacrés du théâtre. Une fois le contact établi, il se met alors à relire des textes. Il est très sensible à l'écriture de Pinget. La pièce Abel et Bela retient son attention puisqu'il s'agit précisément de deux acteurs qui ont un projet théâtral commun. Il propose la pièce aux deux comédiens qui l'ont reçue avec bonheur. Ils se sont mis alors à déchiffrer le texte comme une partition, à l'étudier, à comprendre comment il est construit, quels sont ses rythmes. Le langage est très précis chez Pinget. Il y a des temps, des demi-temps comme chez Beckett, lents ou rapides en fonction de ce que l'on raconte. Metteur en scène et comédiens s'accordent à dire que chez Pinget comme chez Beckett, il n'y rien d'absurde. Ils se méfient des étiquettes, des définitions... Chez Beckett, les personnages sont à la recherche, au dans l'attente de quelque chose, chez Pinget aussi, ils sont en quête de concret: écrire une pièce que, vraisemblablement, ils auront envie de jouer.

Au cœur du texte, le problème du palpable et de l'imaginaire est posé. Bela pose la question du concret. Alors qu'Abel parle de quelque chose de plus essentiel, de moins tangible. L'écriture de théâtre, pour eux, est une quête existentielle, la recherche d'une chose qu'ils ne peuvent pas connaître puisqu'ils ne l'ont pas encore trouvée. C'est ce chemin de quête qui constitue la trame du texte. Les personnages sont deux, deux à se donner la réplique pour que l'écriture et, finalement le théâtre, s'invente. Un acteur seul peut-il faire du théâtre? Le point de vue de Bela semble infirmer cette hypothèse : le monologue ne serait pas du théâtre. Mais c'est le point de vue de Bela...

La principale question de mise en scène qui se pose fortement à Jean-Michel Meyer est de savoir que faire de ce théâtre de la parole dans un espace qui n'est pas uniquement celui de la parole. Le théâtre doit-il, ou dans le cas de Pinget, le théâtre peut-il, être spectaculaire? Abel et Bela avait d'abord été écrit pour la radio. Pinget dit volontiers qu'il ne voit rien, mais qu'il entend, lorsqu'il écrit. Il a néanmoins adapté la pièce et l'a offerte à la scène, il l'expose ainsi à l'imaginaire de ceux qui vont s'en emparer. Il propose un jeu avec cette substance des mots. Il n'a donc pas désiré se condamner à un intégrisme de pur dialogue. Pinget nous donne une clé pour interpréter son théâtre de la parole, puisqu'il propose, dans la version pour la scène, une chute à dimension visuelle, qui n'existe pas dans la version radiophonique. A partir du moment où les comédiens sont deux et qu'il y a du public, il y a une image. Dès cet instant, il y a spectacle, qu'il soit mouvementé ou figé… Même Abel qui cherche l'essence du théâtre, reconnaît l'importance d'un public saisi.

Pinget, en commentant le titre de sa pièce une quinzaine d'années après, explique que les personnages se ressemblent tellement que le nom de l'un est l'anagramme du nom de l'autre. Or si l'on lit la pièce, on remarque qu'ils ne se ressemblent pas autant que l'auteur veut le laisser entendre. Ils sont semblables et différents. Leurs noms les distinguent et les confondent. Ils sont les héritiers d'une longue lignée d'éclopés magnifiques. Ils sont deux, comme les deux jambes nécessaires pour boiter. Abel et gela ont le même code génétique, mais les lettres des prénoms qui les constituent sont agencées différemment, comme peut l'être leur ADN. Se ressemblent-ils ou non? C'est une énigme. Jean-Michel Meyer tente une réponse : les personnages ressemblent à Pinget. Il est les deux à la fois. Ils ont ce même besoin impérieux de parler sans être sûr d'avoir quelque chose à dire. Dans Nuit, on trouve des réminiscences des questions de Abel et Bela. Là aussi les mêmes personnages réapparaissent et se demandent : "Et pourquoi tout ça?".

Au terme de la pièce, les quelques phrases de Cervantes expliquent tout :
A - Alors?
B - Alors rien. Tout était dit bien avant nous.
A - Ce serait une raison pour ne rien dire?
B - Ma foi...
Ce "Ma foi..." loin d'être une conclusion sert bien plutôt d'ouverture.

Pinget plaide pour la poésie. On peut répéter indéfiniment le même mot, il n'est jamais le même. Si tout a déjà été écrit, tout est toujours différent. Pinget défend l'écriture, le langage et fournit perpétuellement des clés pour nous permettre d'entrer dans son monde. Dans Nuit, la relation de tendresse entre les deux hommes trouve une résonance par rapport à Abel et Bela. On y parle aussi beaucoup du pouvoir de l'imaginaire. C'est le récit d'un homme qui accompagne les derniers moments de vie de son ami en lui racontant une histoire. Un regard échangé entre les comédiens et le metteur en scène confirme qu'il s'agit là de leur travail, celui de raconter des histoires pour nous aider à vivre...

D'après des propos recueillis par Nancy Bruchez

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"Toute l'ambiguïté de la pièce, toute la duplicité de son déroulement tiennent dans la manière dont les personnages parlent de la mort, peut-être pour la remettre à plus tard ou la détourner. C'est son intervention que je vois à la fin, dans l'intrusion de l'imaginaire : les personnages ébauchés par les comédiens apparaissent. Le rideau de fer tombe sur ce spectacle qui se déroulera peut-être et que l'on ne verra pas. Abel et Bela sont-ils deux ? Ou est-ce un seul homme qui s'adresse à son reflet ? Acceptent-ils l'imaginaire ou sont-ils foudroyés ? Le viol par l'imaginaire mène à la folie. Leur aventure est-elle présente ou souvenir de ce qui est arrivé ? Nous devons nous conduire et conduire le spectateur devant le sphinx, ouvrir le chemin qui mène à cette paire d'yeux vides. Ce que dit le sphinx, on le saura plus tard, peutêtre. Ou on ne le saura pas."

JEAN-MARIE PATTE,
metteur en scène d'Abel et Bela en 1973,
entretien avec Colette Godard

in ATAC informations, avril 1973.

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"Tout, dans ce théâtre, passe par la parole. Dans La Manivelle, il y a deux vieillards, seuls, à un carrefour. L'un est debout, avec un petit orgue de Barbarie, l'autre sans doute assis, ils parlent, ils évoquent le bon vieux temps, leur mémoire s'embrouille, les mots se dérobent. De même les deux acteurs d'Abel et Bela cherchent-ils à imaginer une pièce à partir de leurs souvenirs. Mais comment rendre compte du passé, comment parler de ce qu'on a vécu, comment trouver le mot juste ? Ils ne trouvent que de pauvres mots usés, des phrases toutes faites. Les personnages de Pinget sont un peu comme l'écrivain devant sa page blanche, ils se posent les mêmes questions. Bien sûr, leur dialogue est drôle, mais derrière l'humour il y a l'angoisse de l'homme face au monde qui l'entoure, face à la difficulté de le comprendre et d'en parler.

Beckett a écrit une traduction anglaise de La Manivelle. Il y a une réelle parenté entre Pinget et lui: un sens extraordinaire de l'économie du texte. Chez Pinget, comme chez Beckett, chaque mot, chaque virgule, chaque temps a une valeur bien précise. Leurs textes sont écrits comme des partitions de musique. Quand on les joue, on s'aperçoit qu'il est impossible de remplacer un mot par un autre. On sait que Chaplin pouvait passer trois mois, six mois pour trouver l'idée juste d'un gag; j'imagine que Beckett ou Pinget doivent avoir les mêmes exigences dans leur travail avec les mots. Sans doute partagent-ils aussi l'angoisse du pourquoi écrire. Mais si Beckett semble y répondre par le silence, Pinget n'a cessé, à côté de ces deux pièces, d'écrire des textes longs et foisonnants, mêlant l'humour et le fantastique. Ses pièces sont très difficiles : il faut trouver le juste équilibre entre l'humour et l'angoisse. Elles sont aussi très belles, très simples, d'une grande tendresse.

Avec ce théâtre, toute mise en scène spectaculaire devient impossible. Bien sûr, dans La Manivelle, il y a tout un travail sur le son qui est extrêmement important. Autour des personnages il y a les bruits de la circulation, tous ces bruits du monde moderne qui entrecoupent le texte, interrompent la conversation, empêchent les deux vieillards de parler. Mais le vrai travail de mise en scène, c'est le travail avec les acteurs sur leur texte. L'acteur, seul, dans son face à face avec le texte : on revient à ce qui est la base même du travail au théâtre.

JEAN-PAUL ROUSSILLON,
metteur en scène d'Abel et Bela en 1987,
Revue de la Comédie-Française, n°160, 15/6/1987

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Bouvard et Pécuchet
"Enfin, ils résolurent de composer une pièce.
Le difficile, c'était le sujet.
Ils le cherchaient en déjeunant, et buvaient du café, liqueur indispensable au cerveau, puis deux ou trois petits verres. Ils allaient dormir sur leur lit ; après quoi, ils descendaient dans le verger, s'y promenaient, enfin sortaient pour trouver dehors l'inspiration, cheminaient côte à côte, et rentraient exténués.
Ou bien, ils s'enfermaient à double tour. Bouvard nettoyait la table, mettait du papier devant lui, trempait sa plume et restait les yeux au plafond, pendant que Pécuchet, dans le fauteuil, méditait, les jambes droites et la tête basse.
Parfois ils sentaient un frisson et comme le vent d'une idée; au moment de la saisir, elle avait disparu.
Mais il existe des méthodes pour découvrir des sujets. On prend un titre au hasard et un fait en découle ; on développe un proverbe, on combine des aventures en une seule. Pas un de ces moyens n'aboutit. Ils feuilletèrent vainement des recueils d'anecdotes, plusieurs volumes des causes célèbres, un tas d'histoires.
Et ils rêvaient d'être joués à l'Odéon, pensaient aux spectacles, regrettaient Paris. "J'étais fait pour être auteur, et ne pas m'enterrer à la campagne ! disait Bouvard.
- Moi de même", répondait Pécuchet.
Une illumination lui vint : s'ils avaient tant de mal, c'est qu'ils ne savaient pas les règles.
Ils les étudièrent, dans La Pratique du théâtre par d'Aubignac, et dans quelques ouvrages moins démodés."


Gustave FLAUBERT, Bouvard et Pécuchet, chapitre V.
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