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Revue d'Etudes Esthétiques


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Figures de l'Art n° 10 : L'esthétique, aujourd'hui ?


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AVANT-PROPOS

Bernard Lafargue

Les retrouvailles de l'esthétique

L'esthétique est-elle encore possible, aujourd'hui? Aujourd'hui, c'est-à-dire après la mort de l'art, que Friedrich Hegel, dans le Berlin des premières décennies du dix-neuvième siècle, diagnostique comme "romantique" ou "chrétien"; et dont des philosophes aussi divergents qu'Adorno ou Danto prolongent l'agonie d'un petit siècle agonistique de téléologie moderniste, pour le faire se dissoudre dans un pluralisme cacophonique d'œuvres sans style ni qualités esthétiques; ce qui a pour effet de faire de l'esthétique une discipline du passé ou dépassée. L'air est connu; l'affaire entendue. Si les plus courtois parlent de malaise dans l'esthétique[1], beaucoup disent "adieu"[2] à la vieille dame sans état d'âme. Et les plus intrépides proposent déjà des petits manuels d'inesthétique[3].

Les malheurs de l'esthétique, à y regarder de plus près, ne datent pas d'hier. Dans son avant-propos au vingt et unième numéro: "Pourquoi l'esthétique?" de la Revue d'esthétique[4], Daniel Charles cite Moritz Geiger qui, en 1921, se moque de l'esthétique en ces termes: "l'esthétique a trois ennemis: l'artiste, l'historien de l'art et le public", et la réponse de Bernard Teyssèdre qui, quelques décennies plus tard, reproche au philosophe allemand d'avoir péché par optimisme, en oubliant le plus insidieux: "l'esthéticien lui même". L'esthéticien ou le philosophe?

Si le philosophe et l'esthéticien sont frères jumeaux, cela ne veut pas dire qu'ils sont amis. Dans les préséances des liens réside le nœud, borroméen, du conflit. En faisant de l'Æsthetica une petite branche puînée de la philosophie, portant sur ces "petites perceptions confuses ou inférieures", qu'il fait mine d'aller chercher dans les caves des monades leibniziennes, Baumgarten désigne le champ d'investigation et d'expérimentation, in fine immense, de la nouvelle discipline. L'Æsthetica ne fait-elle point, l'air de rien, de l'esthétique l'art de penser en beauté ? De s'exercer à être beau, de faire de sa vie une œuvre d'art pour con-sentir à la beauté du monde et des autres ? De faire, avant Schiller, du dis-sensus un con-sensus ? Et cet art de vivre en beauté n'est-il point l'art suprême, l'harmonie de soi avec soi et avec le monde que la tradition philosophique nomme depuis Platon : ta musica, la sagesse ? La confusion philosophique de L'Æsthetica n'est pas accidentelle. Elle est de principe. Que nul n'entre dans cet "ici" qui touche à tout, s'il n'est un philosophe esthéticien troublé par la puissance érotique de la beauté. L'esprit de trouble est au naturel esthéticien "des plus sages mêmes" du livre X de La République ce que l'esprit de géométrie est au "naturel philosophe" du livre VI de La République. Le naturel esthéticien naît d'un "je-ne-sais-quoi" de troublant, que son philosophe de frère n'a de cesse de réduire, au risque d'en faire, malgré lui, son Idée de L'Art.

L'antinomie du jugement esthétique ne naît pas au dix-huitième siècle de la beauté vague - pulchrituda vaga - du brin d'herbe kantien, mais de celle, bien plus ancienne et autrement indécise, du trompe-l'œil - skia-graphia -, cette figure de l'art qui mime le réel pour mieux le doubler. Si les contradictions du sensible conduisent Théétète à un étonnement philosophique, c'est l'aisthésis - l'appréhension émue - de cet aisthêton[5], ce sensible (ei)ronique singulier créé par des artistes illusionnistes comme Zeuxis, Parrhasios ou Phidias, qui pousse Platon à élaborer les premières analyses "esthétiques", visant à définir, philosophiquement, le "mélange des genres", bizarre et beau[6], opéré par l'art, et, "phénoménologiquement", les effets fantastiques qu'il produit sur celui qui se risque à en faire l'expérience[7]. À cette différence fondamentale près que, si la raison géométrique de "la ligne"[8] parvient à prendre la mesure de la multiplicité des apparences des objets sensibles, elle ne parvient pas à venir à bout de la polysémie des simulacres de l'art illusionniste. La plupart des dialogues de Platon témoignent de l'ambivalence affective et théorique d'un philosophe esthéticien, "in-quiété", "daïmonisé" ou enthousiasmé, par le charme puissant de cet "art de caverne", qui met la "cité juste" en danger, la "cité close" en mouvement. L'artiste miméticien est-il un sophiste flatteur et démagogue, qu'il faut bannir comme un dangereux malfaiteur ou bien un philosophe de(i)vin et (e)ironique qu'il faut célébrer comme un Prométhée superbe et généreux? De La République au Sophiste, en passant par l'Hippias, le Banquet, le Phèdre, l'Ion et le Cratyle, Platon hésite, varie, se contredit; passant du costume "monotonothéiste"[9] du géomètre roi à celui bariolé - poikilos - de l'esthète aux cent cœurs; comme pris de tremblés.

L'esthéticien naît, et renaît, dans le terreau trouble et pluraliste de l'art, que le naturel philosophe ne cesse de dis(qualifier) comme le feu d'artifice crépusculaire d'une culture démocratique en passe de perdre son âme pour abus de beauté(s); quitte bien sûr à faire disparaître son jumeau avec "l'eau du bain". Ce qui n'est pas sans conséquences sur la pensée du philosophe restant. De Platon, accusant en philosophe roi les "Phidias de Périclès"[10], qui ont conduit la démocratie athénienne à la ruine, pour ordonner ses propres artistes en tant qu'enlumineurs de sa cité juste, à Hegel confinant le temps de l'art à celui de l'impétueuse jeunesse de L'Esprit, Dieu merci à jamais disparue, pour faire de l'esthétique une discipline indélébilement mélancolique[11], en passant bien sûr par La Critique de la faculté de juger qui exclut du champ de l'esthétique la quasi totalité des œuvres d'art pour cause de "beauté adhérente", "mal radical" qui attise le dissentiment entre les hommes, la même mise au ban se répète.

Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que le pluralisme pandorien de la création artistique, qui a ressurgi des Boîtes Brillo dans les années soixante, ait provoqué une grande effervescence dans le champ de l'esthétique. Ce qui est le plus étonnant, c'est la nouvelle forme de résistance, à la fois esthétique et philosophique, de l'esthétique à sa fin programmée. Tout s'est passé comme si les Boîtes Brillo de Warhol, avec leurs couleurs patriotiques et leur latin de cuisine dignes de la tradition la plus classique des trompe-l'œil de Dédale et de Zeuxis, avaient réveillé l'esthétique et la philosophie de leur sommeil dogmatique, les invitant à pratiquer une anabase critique de leurs liaisons gémellaires, jusque dans leurs racines platoniciennes. C'est ce fait polémique majeur qui, avec le retard d'art anticipé par les readymades duchampiens, a provoqué cette résistance de l'esthétique en forme de retrouvailles entre les frères ennemis. Retrouvailles qui, elles-mêmes, provoquent en cascades des retrouvailles non seulement avec les ennemis déclarés de Geiger: les artistes, les historiens de l'art, et le public, mais aussi avec le monde pluraliste de l'art. Un "tout-monde", pour le dire plus précisément avec la poétique du divers et du créole d'Édouard Glissant.

C'est cet esprit de retrouvailles qui anime ce numéro 10 de Figures de l'art. Il met en œuvre quatre figures propres à élargir considérablement le champ de l'esthétique, à l'échelle du pluralisme absolu de l'art en son âge mondial et pa(n)ïen. La première met l'accent sur la nécessité de s'entendre sur une définition philosophique de l'art capable d'embrasser toutes les formes de l'art, étant donné que l'artiste peut faire de l'art avec tout et que des formes apparemment semblables peuvent incarner des significations différentes. La seconde s'attache à déployer la phénoménologie de l'expérience esthétique sur la totalité des figures de l'existence et du monde (de l'art) en la distinguant, plus particulièrement, de la curiosité touristique, du divertissement de masse et de l'envoûtement télévisuel. La troisième met en évidence l'ensemble des pratiques sociales qui font de l'esthétique une pragmatique heuristique spécifique en la différenciant des rites sociaux avec lesquels l'approche sociologique a tendance à la confondre. La quatrième souligne l'éternité, toujours recommencée, du jeu parodique des œuvres d'art en attente de lectures esthétiques propres à en délivrer des significations, elles mêmes toujours recommencées et en suspens. Si chaque auteur relève plutôt d'une figure, tous développent un faisceau de perspectives, qui la déborde et l'entraîne vers les autres figures, comme pour composer l'esthétique des retrouvailles.
© Bernard Lafargue


Notes
[1] Jacques Rancière, Malaise dans l'esthétique, éd. Galilée, 2004.
[2] Jean-Marie Schaeffer, Adieu à l'esthétique, éd. Puf, 2000.
[3] Alain Badiou, Petit manuel d'inesthétique, Le Seuil, 1998.
[4] Daniel Charles, "L'esthétique, pourquoi pas?" in "Pourquoi l'esthétique?", Revue d'esthétique, n° 21, éd. Jean-Michel Place, 1992, p. 7.
[5] Mikel Dufrenne, dans La Phénoménologie de l'expérience esthétique, I et II, PUF, Epiméthée, 1953, utilise le mot grec pour mettre en valeur, d'une manière très hégélienne, la qualité artistique du sensible propre à susciter l'expérience esthétique. Il reprend la thèse de Charles Lalo, selon laquelle: "L'objet propre de l'esthétique, c'est la beauté artistique, (…) la beauté naturelle n'en étant qu'un reflet emprunté." Éléments d'esthétique, Vuibert, 1925, p. 163.
[6] C'est ce mélange des genres, du même et de l'autre, de l'être et du non-être, du beau et du laid, du bien et du mal, du vrai et du faux, que "l'étranger", cet étrange philosophe métèque du Sophiste, met en avant pour sortir de l'éblouissement du Phèdre et des contradictions du Parménide. "La beauté de l'art" ressortit au bizarre. Baudelaire retiendra la leçon.
[7] Si Baumgarten, Kant et Hegel donnent à l'esthétique son nom, son autonomie et ses lettres de noblesse, on peut penser avec Nietzsche ou Heidegger que les analyses que Platon, Gorgias et Aristote donnent de l'art et de ses effets forment les véritables fondements de la discipline.
[8] Platon, République, 510-511.
[9] J'emprunte le mot à Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, La raison dans la philosophie, & 1.
[10] Platon, Le Gorgias.
[11] Michel Guérin se fait dans ce volume l'héritier de cette conception de l'esthétique comme "un discours, foncièrement mélancolique, voué à méditer sur l'absence qui le motive".





© Bernard Lafargue pour Figures de l'Art
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Mise en ligne 30/03/2002 - Hébergé sur Marincazaou-Le Jardin Marin
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