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Figures de l'Art n° 11 : Les pouvoirs des images


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AVANT-PROPOS

Sylviane Leprun

Les pouvoirs des images

Il y a dix ans, la Revue Critique consacrait un numéro double à l'image: Arrêts sur l'image. "Adulée ou redoutée, l'image s'impose et en impose. Elle suscite des discours tantôt inquiets, tantôt fascinés. Explorer cette ambivalence, contribuer à désempoisser le discours sur l'image: telle, était l'ambition de ce numéro spécial, où sont mêlées des études venues d'horizons très divers". Arrêts sur l'image convoquait l'histoire mais aussi l'esthétique et les sciences humaines dans une vision exploratoire et novatrice en interrogeant les comportements culturels et idéologiques face à l'image.

Le besoin d'images, l'addiction?, est indissociable d'un phénomène de saturation. Elle est la conséquence de la diversité plastique et de la complexité sémantique de ces images esthétiquement ambivalentes. Les images sont de moins en moins simples au sens où elles sont toujours susceptibles d'être "travaillées" et réinventées. Qu'il s'agisse ou non de perspective artistique, de recherche expérimentale et scientifique, ou de publicité, de politique, sinon de propagande; le règne des imagologues ayant succédé à celui des idéologues pour le dire avec Milan Kundera. Les faiseurs d'images sont toujours en recherche d'images inédites, séduisantes et, Barthes le montre très bien, mythiques. L'art en effet est loin d'être le seul moteur dans la fabrique des images. (J. Rancière, La guerre des images). Interpréter les images, distinguer leurs significations, leurs fonctions et leurs pouvoirs est aujourd'hui une nécessité culturelle, un devoir "esthétique".

C'est ce qui fait la richesse de la démarche de Jacques Aumont (Matière d'images). L'auteur met en lumière, à partir du champ de l'histoire de l'art, la construction culturelle et interculturelle des images filmiques dans leur lien avec la peinture et au temps. Cette question de la temporalité des images est également évoquée par Marc Augé (2000) dans Fictions de fin de siècle, lorsqu'il évoque "l'assaut des images" et sa conséquence sur les résistances ordinaires et les objets. "Sous l'assaut des images, (écrit-il), l'imagination s'affole ou s'évanouit, l'imaginaire se vide. À l'évidence des images (que notre décor quotidien reproduit à l'infini) seuls résistent peut-être l'opacité de quelques objets, ou le geste expérimental d'artistes qui, s'emparant de certaines d'entre elles, leurs imposent des postures incongrues et des accouplements inédits. Il arrive alors qu'elles deviennent mystérieusement désirables et communiquent à celui qui les découvre la certitude encore obscure du réveil". Et Bernard Stiegler enfonce le clou avec des titres chocs comme Misère symbolique, La catastrophe du sensible, ou encore L'esprit perdu du capitalisme.

C'est dans cet esprit transdisciplinaire que s'inscrit ce numéro de Figures de l'Art: Les pouvoirs des images. Confié pour l'essentiel aux chercheurs d'IMAGINES, en sémiotique culturelle, esthétique urbaine et interculturelle, communication, théorie de la création numérique et du design, sciences de l'éducation, de l'université Michel de Montaigne de Bordeaux III, ce numéro se propose de regarder des images, mais pas simplement, car à travers elles il s'agit en empruntant à Claude Levi Strauss, de "Regarder, Ecouter, Lire", le monde des images.

Plusieurs thèses sont ainsi proposées dans cet ouvrage collectif qui sollicite la création internationale. Lecture des œuvres, comparaisons, mais aussi interrogation nécessaire des postures. Et par conséquent de la réception de ces images, photographiques, plastiques, filmiques dans une partition en trois axes: Le double jeu des images, La diffusion de l'image, Les virtualités de l'image.

L'image est ici indissociable de son tissu matriciel, des sociétés contemporaines développées (S. Cardoso) et devenantes, (S. Leprun, T. Dia). Ces images construisent malgré elles une manière d'unité "virtuelle", qui suggère un lien interculturel commun, dans lequel la marque du religieux n'est pas toujours coercitive. L'Islam des artistes sénégalais conforte le pouvoir de création profane et la toujours vivante modernité de l'oralité, (S. Leprun, T. Dia). Le détour par les cultures extra européennes montre ainsi qu'une anthropologie des objets "naissants" est possible et qu'elle peut éclairer par comparaison et notamment dans la sensorialité des images, la compréhension et le sens des environnements domestiques et de l'affectivité artificielle, (S. Cardoso), et la fabrication d'objets icônes (R. Auberger). Le cadre de vie faut-il, le rappeler, est un lieu d'élaboration des images et de leurs circulations symboliques, (H. Cahuzac, Ch. Malaurie). Le stade, la rue, la gare, le quartier, la ville en son entier sont images, pourvoyeuses d'imaginaires. L'image des corps en mouvement que l'écran dilate et multiplie dans une sorte d'installation éphémère incorpore les "jeux du cirque" dans le grand récit des humains. L'art de l'image filmique rejoint alors dans la construction scénique de la rencontre et de la retransmission d'autres projets identifiés comme plastiques et/ou architecturaux pour lesquels l'image témoignera d'un pur moment de réflexion esthétique, mais aussi de communication, (T. Lancien, H. Cahuzac). Les images ne sont pas de même nature, leur perception n'est pas unique, l'émotion esthétique est encore certainement l'un des paradoxes de la mort en image. (T. Lancien). L'écriture de la mort en art que décline la longue durée trouve dans l'image de reportage un prolongement sociologique et ethno-esthétique dont s'empare la communication et qui fait œuvre, (T. Lancien).

Les échelles de l'image sont ainsi soumises au collectif tout autant qu'à l'intimité des lieux. L'usage et la place de l'image dans la construction des formes imaginaires spatiales, (Ch. Malaurie, S. Leprun) permettent alors de reconsidérer la relation au patrimoine et à l'identité dans un environnement dont l'esthétique ordinaire ou savante confère à des images-mémoires un statut documentaire, archivistique ou artistique, (H. Cahuzac, B. Girardi, S. Yong). Patrimoine donc, mais patrimoine vivant car les images d'archives réactivent en particulier l'histoire des médias, l'histoire culturelle dans des "docu-fictions" aux valeurs hybridées, (B. Girardi, S. Yong).

Bien sûr, les images ne sont jamais anonymes, et de proche en proche parce qu'elles trament l'histoire des arts, il est aussi possible de les appréhender non dans la continuité, les passages logiques, mais au contraire essentiellement dans leurs matérialités plastiques, dessaisies de leur déterminisme sociologique, (S. Maurial). C'est alors la puissance de la matière que décrit et renferme par exemple le pixel qui fonde intrinsèquement l'image virtuelle. Et c'est cette même image virtuelle que sur le versant de la reconstitution, l'archéologie sollicite entre vérité scientifique, création et imaginaire. Quel rôle joue alors la modélisation informatique sur l'image de la restitution?, (M. Péres).

Ce sont donc en toute fin les processus de fabrication des images qui font lien dans cette publication. Les pouvoirs des images ne sont pas inscrits seulement dans la représentation formelle et plastique de ces images vues, entrevues, ou rêvées. Les images ne peuvent être seulement appréhendées pour elles-mêmes. Situées, même lorsqu'elles circulent par Internet, elles côtoient les mots et le langage (M. Joly, R. Auberger).
Il est question ici des interfaces entre techniques et esthétiques des images, des pouvoirs esthétiques qui se fondent dans l'histoire culturelle des images, et encore des médiums artistiques qui créent et diffusent des images dont le statut ne peut plus être unique et codifié.

Ce sont donc autant les manipulations idéologiques et techniques que les contournements politiques en création, qui sont observés aux prismes des sciences humaines et des Arts.





© Bernard Lafargue pour Figures de l'Art
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Mise en ligne 30/03/2002 - Hébergé sur Marincazaou-Le Jardin Marin
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