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Revue d'Etudes Esthétiques


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Figures de l'Art n° 12 : L'art de l'éphémère


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AVANT-PROPOS

Bernard Lafargue

Le chemin des églantines et le chemin des cerisiers


Dans les années mille neuf cent soixante, l'Occident a sensiblement basculé dans une culture de l'éphémère, dont la gamme de vaisselle "Éphémère de Lux by Starck" délivre la plus belle effigie. Il s'agit d'une révolution profonde et empreinte de toutes sortes de confusions pathétiques et de perspectives hétérotopiques remarquablement fécondes[1]. En quelques décennies, les Gobseck thésauriseurs de Balzac ont cédé la place aux fils prodigues de Fitzgerald qui surfent sur les flux d'un marché capitaliste, que Deleuze et Guattari désignent comme "schizophrénique", les clochers en pierres d'Eternel à des tours de verre aux couleurs du temps, les murs des villes à des écrans d'images mobiles, l'autel des lares aux idoles passagères de la télévision ou du net, et les "hommes-chapeaux" de Descartes à des "mobiles's homes". L'"image-flux" est ainsi devenue aujourd'hui la chose du monde la mieux partagée. Elle est dans toutes les têtes et dans tous les corps.

Ce nouveau régime d'"images-flux" favorise tout naturellement un goût pour le fugace, le jetable et le transparent, qui transforme le sujet cartésien, marchant avec assurance et certitude dans un monde ordonné selon des idées claires et distinctes légitimées par le Dieu vérace du Nouveau Testament, en un nouvel "homo bulla", volage et nomade; un éphémère sans arrière-monde de rattrapage.

Comment interpréter une telle révolution? Faut-il penser avec les Cassandre du "No Future" que le monde occidental a quitté ses vieilles amarres, qui rouillaient dans l'empyrée platonico-chrétien, pour flotter sur les flux monétaires des actionnaires anonymes d'un Tao de pacotille, et sombrer dans le nihilisme du "dernier homme" du Zarathoustra ; ce qui expliquerait le retour en flamme du pessimisme radical de Schopenhauer auprès d'écrivains à succès comme Houellebecq ou Easton Ellis dont les héros, pitoyables et ignobles, cherchent la délivrance dans la mort? Ou bien au contraire avec les optimistes d'un mondialisme post-colonialiste et multiculturaliste que le chemin des églantines de Méséglise passe, le temps des murailles écoulé, par le chemin des philosophes de Kyoto; un détour propre à concilier la sagesse du kairos à celle du satori?

Christine Buci-Glucksmann, dans l'Esthétique de l'éphémère[2], propose une solution à ce dilemme en opérant une distinction très heuristique entre deux types d'"homme-éphémère":
- "l'éphémère mélancolique", qui ne parvient pas à faire le deuil de son désir d'éternité. Cet éphémère ne goûterait le sensible présent que toujours déjà gâché par les moirures de l'intelligible éternel.
- "l'éphémère affirmatif", qui accueille avec la joie tragique du gai savoir nietzschéen les vibrations suspensives du temps qui résonnent dans l'entre-temps de l'instant. Seul ce type d'éphémère serait capable de transfigurer les "images-flux" du marché capitaliste en des formes artistiques pleines d'une profonde légèreté.

Des Nymphéas fluides de Monet aux nymphes de pétales (dé)culottées de Paul-Armand Gette, en passant par les sculptures de glace de Pier Paolo Calzolari ou d'Andy Goldsworthy, les samples du groupe Coldcut, La Harpe à nuages de Nicolas Reeves, les lumières variables de Turrel, les installations lacustres de Sadaharu Horio, les robes d'algues d'Aline Ribière, les boustrophédons de sève d'Etna Corbal, etc. Les meilleurs artistes ont remis en question le désir d'éternité qui a inspiré durant des siècles de monothéisme les principales créations artistiques, tout en mettant en abyme la culture du kleenex et du zapping de la société de consommation, pour renouer avec un art de l'éphémère qui s'inspire des pratiques artistiques de l'Asie et de l'Afrique. Le temps est venu où, pour l'esthéticien comme pour le romancier du Temps retrouvé, "prendre par Guermantes pour aller à Méséglise", n'est pas plus une expression dénuée de sens que "prendre par l'est pour aller à l'ouest"[3] ; car les églantines du côté de chez Swann font catleya avec les fleurs des cerisiers de Kyoto.

C'est ce nouvel art, hétérotopique, de l'éphémère, que les articles de ce douzième numéro de Figures de l'art analysent.
© Bernard Lafargue


Notes
[1] Je pense ici aussi bien à l’exposition paradigmatique de Jean-Hubert Martin: "Magiciens de la terre" (Paris, Centre G. Pompidou et Grande halle de La Vilette, 1989), qu’aux ouvrages de François Jullien et Christine Buci-Glucksmann, ou à l’ouverture du musée des Arts Premiers à Paris en 2006.
[2] Christine Buci-Glucksmann, l’Esthétique de l’éphémère, Galilée, 2003.
[3] Le narrateur du Côté de chez Swann souligne parfaitement cette ligne de démarcation qui s’effacera dans Le Temps retrouvé: "Et cette démarcation était rendue plus absolue encore parce que cette habitude que nous avions de n’aller jamais vers les deux côtés un même jour, dans une seule promenade, mais une fois du côté de Méséglise, une fois du côté de Guermantes, les enfermait pour ainsi dire loin l’un de l’autre, inconnaissables l’un à l’autre, dans les vases clos et sans communication entre eux, d’après-midi différents".


POUR CITER CET ARTICLE :
Bernard Lafargue, "Le chemin des églantines et le chemin des cerisiers" (Avant-propos), in Figures de l'art n° 12 : "L'art de l'éphémère", PUP, Pau, novembre 2006, Marincazaou-Le Jardin Marin / Figures de l'art, novembre 2006 [En ligne] http://www.marincazaou.fr/esthetique/fig12/avantproposfig12.html (Page consultée le ).





© Bernard Lafargue pour Figures de l'Art
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Mise en ligne 30/03/2002 - Hébergé sur Marincazaou-Le Jardin Marin
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