LA DÉSINVOLTURE DE L’ART
FIGURES DE L'ART 14
Sandra Métaux : La désinvolture du portrait de Castiglione d’après
ses résonances chez le dandy et Rrose Sélavy
Dans Il libro del Cortegiano,
Baldassare Castiglione fonde l’éthique sur l’esthétique de la “sprezzata
desinvoltura”. Remarquablement plastique, l’art de la désinvolture est la
source et l’effet de la “grazia”, qui, selon Daniel Arasse, génère, comme
malgré elle, la “venustà” affectée des maniéristes. Comment s’opère le passage
de l’une à l’autre? Daniel Arasse ne répond pas à la question.
En relisant le portrait de
Castiglione à partir des lapsus de ses copies mais aussi de ses résonances chez
le dandy et Rrose Sélavy, cet article met en évidence l’ambiguïté de la
désinvolture.
Bertrand Prévost : L’inflexion. Grâce, Charites, sprezzatura
L’une des difficultés majeures
dans la construction d’un concept rigoureux de grâce tient sans doute à sa
contamination par la théologie. Pourtant, non seulement la grâce ne serait pas
le privilège de Dieu, mais plus encore, il n’y aurait de grâce véritable qu’athéologique.
Dit très rapidement, seule une métaphysique de l’immanence serait en mesure de
lui donner consistance. Par ailleurs, le champ esthétique semble offrir un
point de vue privilégié pour refonder le questionnement. Trois grandes
directions sont alors proposées: un figure, d’abord, vient donner à la grâce
quelque chose comme son schème fondamental, comme sa fonction naturelle:
l’inflexion; une allégorie, ensuite, lui fournit son iconographie: la ronde des
Trois Grâces (selon Sénèque et Botticelli); un concept, enfin, tente de lui
conférer une nature propositionnelle: la sprezzatura, telle que Balthassar
Castiglione en élabore la notion dans le Livre du courtisan (1527).
Jean Arrouye : L’Annonciation désinvolte de Carlo Crivelli
En 1486 Carlo Crivelli acheva une
Annonciation qui devait remplir un double programme: représenter, évidemment,
la visite de l’ange à la Vierge et commémorer explicitement l’obtention par la
ville d’Ascoli Piceno de l’autonomie judiciaire et de l’exonération des taxes
pontificales. L’exigence de représenter simultanément un événement, lointain,
de signification spirituelle et un autre, contemporain, de conséquence
matérielle n’allait pas sans contradictions. Au lieu de les minorer le peintre
les met en scène avec désinvolture.
Stéphan Vaquero : “Sprezzatura”, “despejo” et “je ne sais quoi”:
l’indétermination de la normativité éthique à l’âge classique
Les notions de “Sprezzatura”,
“despejo” et “je ne sais quoi” ont pour caractéristique commune de n’offrir
aucune possibilité de déterminations conceptuelle et pratique a priori: le plus
souvent, elles sont pensées à partir de leur contraire (l’affectation) et
désignent une manière d’être, à soi et aux autres, dont la composition
artificielle consiste à s’adapter à des situations toujours singulières. Or, de
cette contradiction, inhérente à l’idée d’une normativité éthique indéterminée,
émerge, à l’âge classique, la possibilité de penser une autorégulation des
relations entre les individus. La “sprezzatura”, le “despejo” et le “je ne sais
quoi” indiquent, par conséquent, l’apparition d’une “civilité sociale”, à
l’origine de la “société civile”, dont le principe normatif relève d’une forme
de “libéralisme éthique”.
Bernard Vouilloux : L’âge de la désinvolture. Manière artistique et
manières sociales
La “désinvolture” (la sprezzatura
de Castiglione) est une valeur partagée par la manière artistique et par les
manières sociales. Celles-ci ont été étroitement associées, au même titre que
la grâce et le “je ne sais quoi”, à cette “civilisation des mœurs” (Norbert
Elias) qui, de la Renaissance jusqu’à la fin des Lumières, et à travers toute
l’Europe, définit aussi bien des “formes de vie” (forme di vivere) que des
formes d’expression nouant éthique, esthétique et théologie – civilisation qui
a connu ses développements les plus féconds dans une littérature de la
“conversation”.
Gérard Lahouati : Petite chorégraphie de la désinvolture dans la
littérature du xviiie
siècle
Dans ses Essais sur la peinture
Diderot s’interroge: “Qui sait où l’enchaînement des idées me conduira? Ma foi,
ce n’est pas moi”. C’est ce parti-pris d’humour (faussement?) désinvolte qui
nous a donné envie de savoir comment la désinvolture entre dans la conscience
littéraire d’une époque (le xviiie
siècle) et dans celles des individus. Entre la frivolité du petit-maître et le
militantisme encyclopédiste, entre l’ostentation aristocratique, l’ironie
voltairienne et le sentimentalisme rousseausiste, par une réflexion sur quatre
figures de la désinvolture (Chamfort, Casanova, Ligne et Diderot), nous nous
efforçons d’esquisser ce qui pourrait constituer les enjeux idéologiques et
stylistiques d’une pratique – une chorégraphie – de la désinvolture comme
interrogation sur soi et sur l’Histoire.
Bernard Lafargue : Désinvolture de la beauté adhérente et sublime de la
beauté vague dans la révolution esthétique kantienne
En faisant de la sublime beauté
vague de La Nature, qui cache l’art de Dieu tout en le laissant deviner, le
véritable fondement du jugement de goût, La Critique de la faculté de juger ne
pouvait que bannir du salon de ses Lumières toutes les œuvres d’art à la beauté
adhérente et, par le fait même, “la maudite race” des amateurs distingués et
beaux esprits corrompus. Dans la lunette de la révolution esthétique kantienne,
l’art de la désinvolture, qui, sous les noms de grazia, sprezzatura,
déprisement, despejo ou bel esprit, a rayonné dans les académies, ateliers,
cours et salons d’Europe du xve
au xviiie siècle, perd
ses lettres de noblesse. Désormais, dans la bouche du bon bourgeois du xixe siècle comme dans
l’Esthétique hégélienne, “désinvolture” devient un quolibet, propre à
disqualifier la légèreté d’artistes sans esprit ni vergogne et la versatilité
d’amateurs frivoles et cyniques.
Richard Shusterman : Le génie, un acharnement désinvolte à devenir
soi-même
Le style et le génie sont tous les
deux des concepts qui se définissent par un jeu d’oppositions très prononcées:
on les conçoit comme exigeant pour leur réalisation soit un grand effort soit
une spontanéité libre, insouciante, ou désinvolte. Ils semblent être tantôt
l’expression d’un talent individuel, tantôt d’un don très personnel; la
question est de savoir si le style et le génie s’acquièrent en restant fidèle à
soi-même ou en se dépassant. Il s’agit dans cet article d’analyser ces tensions
chez Emerson, Nietzsche et Wittgenstein, et de voir si elles peuvent se
résoudre ou se combiner de manière féconde.
Alain Chareyre-Méjan : “Être là comme ça” (Ontologie du laisser-aller)
La désinvolture consiste en tout
et pour tout à ne pas attendre le dénouement. Eprouvant l’Exister comme étant
sans puissance, c’est-à-dire complet à seulement être, elle est exactement le
contraire de l’anxiété. Elle n’attend, au fond, que l’existence comme telle, au
sens où cette dernière, ne pouvant par définition s’anticiper, ne devient
jamais. Elle est l’art et la manière de faire ce que l’on fait à la façon dont
le monde est le pur fait qu’il soit. C’est pourquoi elle constitue simplement
la force de vivre sans projeter de sens transcendant sur les choses.
Jean-Baptiste Chantoiseau : Le cinéma de Jean Cocteau? Une esthétique et une
éthique de la désinvolture
Jean Cocteau, par sa vie et par
son œuvre, semble l’incarnation même de la désinvolture. Mais, chez cet artiste
injustement minoré, elle est moins une facilité qu’une responsabilité! Elle
renvoie à une éthique qui prône un respect profond des forces vives de la
création. L’étude de son esthétique cinématographique, faite d’accidents, de
glissements et d’inachèvements, montre, dans cet essai, combien la
désinvolture, quand elle est inscrite dans le corps même de l’œuvre, constitue
le plus beau des hommages qu’il est possible de rendre à la poésie et à
l’imagination…
Michel Philippon : La désinvolture de Costals: envoûtement et déprise
chez Montherlant
Le Costals des Jeunes Filles, s’il
n’est pas un autoportrait, est cependant la mise en relief d’une attitude
existentielle déjà clairement explicitée dans Syncrétisme et alternance. Cette
passion de fuir l’objet envoûtant pour se retrouver sujet libre renvoie,
au-delà de Montherlant, à une thématique d’époque, mais aussi à une
problématique philosophique qui fait de l’acte l’ennemi de la puissance, du
réel l’ennemi du possible et donc de la liberté.
Dominique Château : Autour de Marcel Duchamp filmé: le cinéma
désinvolte
La relation de Duchamp au cinéma
est souvent réduite aux expérimentations optiques, tel Anemic Cinema. Mais son
rapport au Septième art comporte d’autres aspects notables et non moins
caractéristiques. Acteur (Entr’acte, Dreams that Money Can Buy, etc.), il fut
aussi un inspirateur pour René Clair-Picabia, Hans Richter ou Maya Deren, dans
une ambiance de désinvolture propre à l’esprit dada qu’il revendiquait.
Suzanne Liandrat-Guigues : Elle marchait comme on rit
Avec Lola, Jacques Demy renouvelle
l'image de la “passante” en un personnage dansant associé au Passage Pommeraye,
édifice nantais célébré par les Surréalistes. Ainsi la flânerie benjaminienne
se trouve reconduite et déplacée en 1960 au moyen d'une figure féminine
particulièrement séduisante qui peut valoir pour l'idée elle-même. La
désinvolture qui s'attache à cette nouvelle “flâneuse” fait fond sur la
complexité de l'architecture décorative du célèbre édifice si l'on veut bien y
voir une façon de repenser l'étymologie du mot dans ses rapports aux mouvements
d'envelopper, d’enrouler et aux diverses volutes ou volte-face qu'il suggère.
Ronald Shusterman : Désinvolture et agrammaticalité: quelques “maisons
témoins” en visite libre
Je prendrai comme point de départ
l’art et l’architecture conceptuels d’Arakawa et Gins. Affichant une attitude
parfaitement désinvolte vis-à-vis de la nature même d’une maison, “coupables”
d’une même désinvolture vis-à-vis de l’art qu’ils pratiquent, célèbres surtout
pour leurs déclarations extravagantes concernant la fin de la mortalité
humaine, Arakawa et Gins pourraient nous aider à saisir un aspect fondamental
de l’art actuel. En effet, il me semble que cette désinvolture de l’art se
rattache à une expérience parareligieuse de notre libre arbitre, tout au moins,
tel qu’il est conçu (mais à peine discuté) par Wittgenstein dans ses Vermischte
Bemerkungen. C’est peut-être par ce rattachement au non-déterminisme, à
l’expérience de notre (paradoxale) liberté, que l’œuvre devient “divinement
désinvolte”: le geste désinvolte concrétiserait et rendrait lisible notre
liberté. Il se peut toutefois que cette notion de désinvolture comporte malgré
elle une nuance moralisatrice quelque peu néfaste. En outre, il faudra admettre
qu’une totale désinvolture ne peut exister en art, tant le geste artistique,
fût-ce le choix du hasard le plus pur ou de l’absurdité la plus extravagante,
relève toujours d’une intention, voire d’un calcul. Je proposerai donc de
regrouper les notions de désinvolture, d’idiotie (Jouannais), et d’insolite au
sein d’un cadre un peu plus abstrait, plus vaste et peut-être plus neutre:
celui de l’agrammaticalité.
Josette Trépanier : Pas de marge, pas de cahier
La désinvolture est l’expression
d’un déni face à des valeurs dont on refuse de reconnaître l’importance. C’est
donc une notion essentielle pour penser l’art contemporain puisqu’elle renvoie
à un comportement qui interpelle l’autorité. Dans cette optique, je tente
d’analyser ici les conséquences de l’attitude ironique des artistes modernes et
postmodernes sur ces grandes figures d’autorité que représentaient dans le
passé l’artiste, l’œuvre d’art et le pouvoir institutionnel et de saisir en
quoi leur désinvolture diffère de celle de Castiglione et de Nietzsche.
Marc Veyrat : coin locker babe i. Pour une forme de désinvolture
Les coin locker babe i sont de
petites images numériques accompagnant les courriels (i-mails) de la société i
matériel depuis août 2006. Véritablement laissées en consigne automatique – une
référence volontaire au livre de Murakami Ryû –, ces images en attente (leur
durée de vie reste éphémère) ne sont véritablement réalisées, ou plutôt
réellisées que lorsque des personnes s'en emparent pour les projeter dans un
nouvel espace. Ainsi ces petites informations abandonnées sous licence creative
commons qui attendent ainsi dans un in/visible en devenir sont littéralement
jetées avec l'eau du bain Internet, pour rester durablement des nouvelles
fraîches (a fresco?), toujours dans une forme de laisser faire particulièrement
désinvolte quant à leur devenir potentiel…
Christophe Bardin : César chez Daum. La désinvolture comme acte de
création
En 1968, César est invité à la
manufacture Daum pour venir y réaliser des œuvres en cristal. La rencontre
inédite d’une industrie d’art presque centenaire et d’un acteur majeur de l’art
contemporain est fructueuse. César va aborder le travail si spécifique du verre
avec ce détachement propre à l’artiste. Son impertinence, voulue et assumée, va
lui permettre de s’éloigner d’un mode de fabrication précis lié à un
savoir-faire complexe. En dehors de toutes connaissances techniques, il va oser
une approche originale et anticonformiste d’un matériau jusque-là généralement
cantonné à la production d’objets utilitaires (et) ou décoratifs.
Dominique Berthet : Désinvolture et gestes iconoclastes
Les notions de recouvrement,
brûlure, grattage, effacement, idolâtrie, ajout, sont autant de pistes et
d’aspects qui permettent d’envisager des relations possibles entre la
désinvolture (ou son absence) et quelques gestes iconoclastes choisis. Ces
actes insolites réalisés par des artistes comme Picasso, Jaccard, Rembrandt,
Rauschenberg ou Duchamp, mêlent légèreté, insouciance, humour, voire
provocation délibérée, dans l’accomplissement parfois de l’irrémédiable et
d’une disparition intentionnelle.
Claire Lahuerta : Alberto Sorbelli. De l’œuvre dissipée à l’art du
sabordage
L’œuvre de l’artiste Alberto
Sorbelli peut être envisagée, pour peu que l’on prenne une certaine hauteur
vis-à-vis de l’ensemble de sa démarche, comme une manœuvre systématique de
sabordage institutionnel. Dans des affronts permanents à l’encontre du monde de
l’art, dont les dénouements sont parfois physiquement violents (cf. la figure
de l’Agressé), Sorbelli toise l’Institution avec une désinvolture qui va
jusqu’à dissiper l’œuvre elle-même, dissiper c’est-à-dire disperser, dépenser
l’objet d’art, quel qu’il soit, jusqu’à son anéantissement. Dans ce sabordage
en règle, le dispositif finit par épuiser l’œuvre, qui, devenant énergie pure,
s’altère au profit d’une métaphysique du corps outrageant. De l’œuvre dissipée
à l’art du sabordage – ou inversement –: l’œuvre en dépense absolue
s’invagine, jusqu’à ne conserver, au fil des actions, qu’une puissante et
désinvolte intention créatrice dépourvue d’objet à consommer.
Claire Lahuerta : Entretien avec Alberto Sorbelli. Galerie Octave
Cowbell – Metz, 31 mai 2007
Evelyne Toussaint : Par-delà cynisme et servilité. La désinvolture
joyeuse et désabusée de Maurizio Cattelan
Les créations de Maurizio
Cattelan, à fort coefficient de scandale, œuvres de Witz et de symptôme,
agissent comme des transformateurs, opérant un déplacement tonique tant du
désir que du discours. Théâtralisant de fulgurants mots d’esprit, il cultive le
genre de la déflagration en théâtralisant les figures les plus radicales de
l’irrespect. S’adonnant à une véritable apologie de la désinvolture dans un
monde de l’art dont il connaît tous les rouages, Maurizio Cattelan teste avec
dérision, tout en pirouettes, pieds de nez et bras d’honneur symboliques, les
libertés d’un système artistique modelé par un contexte économique, mais aussi
la position de l’artiste et celle du courtisan, ce dernier se voyant impartir
des limites dont la désinvolture authentique ne saurait s’accommoder.
Hélène Sirven : Du désordre sous les apparences: le loufoque exotique
de Lucariello et de Mogarra
Les œuvres narcissiques de Saverio
Lucariello semblent user de désinvolture pour se moquer des idées reçues et
pour stigmatiser les postures savantes, les commentaires sur l’art. Elles
réveillent la part d’étrangeté du monde d’images dans lequel nous vivons.
Courtiser ces images c’est, mine de rien,
en faire le procès et démonter les systèmes périssables du discours sur
l’art. Courtisans loufoques et désinvoltes, Lucariello et Joachim Mogarra
créent du désordre dans les références
Jean-Pierre Cometti : Deconstructing Lucariello
L’univers que Lucariello laisse
entrevoir est pour une large part celui de notre “monde de l’art”, de ses
lubies et de ses conventions. L’humanité qui lui correspond, dans ses formes
les plus grotesques, figure une “humanité quadrupède” qui ne se redresse que
pour mieux s’incliner ou s’affaisser, devant de grandiloquentes idoles. Dans un
tel monde, les seules souverainetés sont rhétoriques, baroques; elles justifient,
s’agissant de l’artiste et de ses doubles, ce mot de Manganelli: “J’habite une
hallucination fastueusement décorée”. Entre les images d’un soi toujours autre
et les étranges figures peintes qui pérorent sur les toiles de saverio
Lucariello, il y a plus d’une symétrie qui, comme dans le film de Woody Allen:
“Deconstructing Harry”, opère une déconstruction dont le présent texte explore
quelques aspects.
Marjorie
Caveribère : Le Rouleau de Norvège
L’œuvre de Saverio Lucariello dialogue avec des
figures indifféremment mondaines et altermondaines qu’elle se plaît à faire
étrangement communiquer. Pris par son propre jeu, l’artiste s’y met lui-même
ironiquement en scène, comme dans la présente fiction, dans un dialogue
imaginaire avec un Wittgenstein non moins imaginaire.