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Revue d'Etudes Esthétiques


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Figures de l'art n° 4

Nude or naked ? Erotiques ou pornographies de l'art


retour sommaire n°4
AVANT-PROPOS

FOREWORD

Bernard Lafargue

Erotisme de la pornographie
Pornographie de l'érotisme




Lors des conférences qu'il prononça à la National Gallery of Art de Washing­ton en 1953, Kenneth Clark distinguait farouchement la beauté pure du Nude de la beauté vulgaire du naked en gommant ou épilant, il est vrai, un nombre assez considérable d'oeuvres d'art et non des moindres. Son livre, le premier à tenter d'embrasser l'art du nu, fit florès ; sans doute car il mettait en images la dichotomie entre le Beau artistique qui appelle un jugement de goût désintéressé ou cathartique et la belle fille qui met Hippias en érection à laquelle la majeure part de la tradition bien pensante s'est montrée particulièrement attachée.

L'art de cette fin de vingtième siècle qui, depuis L'empire des sens, voit les acteurs du porno forniquer avec ceux du classique[1], tandis que les plasticiens, de Koons à Araki[2], vont chercher leur Euridyce parmi les stars du porno et les écri­vains passer des Femmes libertines de Sollers aux truies de Marie Darrieussecq, aux partouseuses un rien lasses de Michel Houellebecq ou à la "viandographie" de Claire Legendre[3], voire Esparbec, l'un des pornographes les plus lus de France, signer un roman autobiographique littéro-pornographique[4], nous oblige à brouiller les genres de Clark et à proposer un nouveau paradigme : ut ars pornographia. Si la pornographie montre les relations sexuelles que l'érotisme suggère, l'art con­temporain, du moins un de ses courants les plus importants, est pornographique, sinon érotique. C'est un constat que chacun peut faire en passant des sex-shops aux centres d'art contemporain et vice-versa. Reste à comprendre comment et pourquoi les pornai – professionnel(le)s de l'éros – de Parrhasios, l'inventeur pa­tenté du genre[5], sont (re)devenues les nouvelles muses de la création artistique. Tel est l'objet de ce quatrième numéro de Figures de l'art qui dessine trois hypothèses plus ou moins complémentaires.

La première trouve son socle épistémologique dans l'esthétique hégélienne relue à travers le prisme adornien de la téléologie avant-gardiste. Dans cette her­méneutique, l'histoire de l'art est celle de l'infinie liberté humaine, telle qu'elle s'exprime et se réalise dans l'évolution infinie des formes symboliques. Faite de ruptures, que les artistes modernes ont pu croire radicales, l'histoire de l'art est en réalité celle de scandales relevés – aufhenbung – par la ruse de L'Esprit. Du Dieu abstrait de trop de pudeur qui fulmine au Sinaï à son image qui naît inter urinam et feces à la mode Augustin, pisse à celle Rembrandt, baise son modèle à celle Pi­casso, chie à celle Gilbert and George, vomit la viande avariée qu'elle vient d'ingurgiter à celle Pane, montre son con rougi de menstrues à celle Orlan, se prostitue à celle Journiac, se branle à celle Brus, viole des gamines à celle Muehl, pratique fellation et cunnilingus à celle Koons et Cicciolina in Heaven, asperge les spectateurs de son sang sidaïque à celle Athey, etc. les artistes nous auraient fait progresser dans une divinisation esthétisante des "parts maudites" de l'être hu­main.

La deuxième, qui hérite de la première via Proust, consiste à faire du dernier style — Kunstwollen — un prisme esthétique de relecture heuristique de certains pans similaires de l'histoire de l'art. C'est dans cette optique que David Freedberg[6] a remarquablement mis en lumière le pouvoir érotico-pornographique des oeuvres d'art, des Vénus préhistoriques exhibant leur vulve grand'ouverte aux dernières photographies de Mapplethorpe en passant par les vases grecs où erastes et eromenoi se sucent et s'enculent à la queue leu leu, les Priape ou Hermes ithypalliques qui décoraient à fresques ou en relief les maisons romaines, les obscenae des églises romanes, les lactations/fellations d'une Vierge aux seins en cucurbitacées[7], les Vénus du Titien remaniées par les Maja de Goya, les Olympia de Manet ou les Demoiselles du bordel philosophique de Picasso, etc. Cette "re­visitation" revigorante de l'histoire de l'art opère des mélanges de catégories, nobles et viles, que la tradition esthétique reprise par Clark séparait et met en évidence la nature remarquablement opératoire de nouveaux concepts esthétiques, notamment celui d' "érotico-pornographique"[8].

La troisième part d'un constat : libéré, banalisé, netpornographié[9], le sexe est devenu "ennuyant", pour parler comme Patrick Baudry. Aussi longtemps que les interdits judéo-chrétiens furent pris un tantinet au sérieux, soit jusqu'à la fin des années mille neuf cent soixante dix, l'art pornographique, maquillé en luxure ou en fable, irisait plus ou moins scandaleusement les oeuvres d'art ; et les amateurs goûtaient ce comble de l'art, qui pouvait tromper le regard mais pas l'oeil, en faisant mine de n'en point voir la littéralité. Une fois ou deux, une impératrice entre deux cures, quelques critiques courroucés et une foule confuse s'indignèrent et s'esclaffèrent devant les pornai de Manet ou Courbet ; mais le ridicule changea vite de camp. Le "manebit" de Duret[10], recouvrant Victorine de "la valeur in­trinsèque de la peinture en soi" et l'insolite Plaidoyer pour un ami mort : La vérité sur la colonne Vendôme où Castagnary, alors directeur des cultes et de l'École des Beaux-Arts, fait sans rire des gougnottes jouissant de Courbet des prix de vertu[11], règneront jusqu'à Greenberg. Seules les photographies obscènes d'Auguste Belloc, qui avaient parfois servi de modèles aux deux peintres, furent saisies en octobre 1860, car justement la photographie, Baudelaire l'écrit dans le salon de 1859, ce n'est pas de l'art ou bien du bas art tout juste bon pour un vulgum pecus privé d'imagination. Kantiens à "l'insu de leur plein gré"[12], la plupart des théo­riciens de l'art ont, jusqu'à ce jour, nettement séparé l'érotisme distingué de l'art de la vulgaire pornographie réservée à des Bey décadents ou à un peuple ignare aussi nettement que les artes liberales et les artes mecanicae l'étaient sur le cam­panile de Florence. Aujourd'hui que "la cochonnerie sans tête" de Courbet, que Khalil-Bey, Hatvany ou Lacan avaient si fébrilement cachée, est accrochée au musée d'Orsay, entre Le Rut du printemps, L'Enterrement à Ornans et Les Romains de la décadence, sans voile ni panneau-masque, après avoir été solennellement intronisée en tant que L'origine du monde par le ministre de la culture Philippe Douste-Blazy le 26 juin 1996[13], que la copulation est enseignée dans les écoles primaires entre la géographie et l'instruction civique, que les films X sont visibles à la télé dès le douzième coup de minuit et que les prostitué(e)s sont en passe de retrouver un statut social comparable à celui de tous les travailleurs défendus par Arlette Laguiller, la pornographie n'est plus ce qu'elle était. Qu'est-ce à ­dire ? Si Pornos fut peut-être le frère jumeau masqué d'Eros, qu'est Pornos sans Eros ? Le grand Pan est-il mort étouffé par ses lauriers impudiques ou bien est-il de retour sous une forme nouvelle ?

Selon les oeuvres que les esthéticiens convoquent, on peut distinguer deux ten­dances :

– la première présente la fin, tristement ou pitoyablement pornographique, du fantasme érotique conçu sous la forme de la répétition de "la scène primitive"[14]. Le coït ne fait plus recette ; il ennuie ; il fait faillite. Il y a trente ans, Lacan éton­nait ses auditeurs en affirmant qu'il n'y a pas de rapports sexuels. L'art, aujourd'hui, a fait du précieux mathème une évidence pornographique. Non plus parce qu'il y aurait une attente déçue de ce que Juliette ne peut pas donner, mais parce que plus personne ne monte au balcon pour ça. Ça (l'amour) ne fait plus mourir, ni vivre, ni même courir[15]. Les organes sexuels, masculins, ou féminins ne sont plus exci­tants. Ils ne sont même plus laids, comme Freud pouvait encore l'écrire dans les années trente. Ils n'ont plus d'attraits (Reize). Privés des fantasmes qu'ils avaient cristallisés depuis tant de temps, ils sont, comme les Objets-Moins de Pistoletto, moins qu'un genou, une rate, un rein ou une cuisse en fer rouillée de Kiki Smith ou en cire poilue de Göber. Ils ne vibrent plus, ils ne marchent plus[16]. Ils pourrissent dans l'indifférence. Photographies de cons rafistolés déguelant des étrons ou de bouts de prothèses de queux maladives et désuètes de Cindy Sherman, sexes moisis en natures mortes de morgues (Serrano, Witkin), branlettes et fellations inopérantes (Romance), lasses (Les Particules élémentaires) ou mécaniques (Jack Pierson), la liste serait longue de ces oeuvres qui pornographient que l'homo eroticus est triste non seulement post coïtum, mais ante.

- la deuxième tire le rideau sur les femmes-mères. Marie est morte au ciel quand le très velu con (de Jo ?) est entré au musée[17]. Alethéia ! La vérité est dévoi­lée. Mise à nu. À poil. The nude is naked. L'origine est ce petit trou, admirablement peint à la Corrège[18], d'où l'homme autrefois naissait entre l'urine et la merde et en était, disait-on, marqué à vie. La légende, qui fit de la vierge Marie la mère des femmes, est close. Huxley nous avait prévenu dès 1932 ; dans Le meilleur des mondes, le mot "mère" est la pire des insultes pornographiques. Oui, la femme peut être humaine même si elle n'est pas (dé)formée pas la graine divine de Ga­briel. Oui, l'homme peut bander même s'il ne craint plus d'être dévoré par le trou denté d'où il était sorti en criant. Non, l'homme ne descend plus du sexe ; et les dieux ne lui sont pas tombés sur la tête. Il croît dans un laboratoire confortablement aménagé par un processus de "bokanovskification", de clonage et de transgénisme. Retrouvant la sagesse de cultures primitives qui distinguaient pa­rents et géniteurs, l'Occident s'apprête à séparer sexualité et procréation et à réa­liser un eugénisme humaniste. Fini la scène primitive, le fantasme universel de l'inceste et la guerre des sexes ? Fini la pornographie excitante ou "ennuyante" ? Ombilic du désir et de l'art, la pornographie n'aurait donc été que la figure des lèvres de la généreuse vulve maternelle masquée sous le visage – vultus - si érotico­hystérique d'une épouse vénale.

Pornos et Eros risquent un nouveau pas ; le saut du gender fucking[19], qui embrasse la sourcilleuse différence des sexes et réalise peut-être ce nouvel érotisme appelé par Rrose Sélavy au début du siècle[20] : le Queer[21]. Selon deux voies qui s'hybrident en rhizomes : celle de l'hybridation à la Neuromatrice du Net, ouverte par Laurie Anderson et déployée par Stelarc, Piot Kowalski, Dantec, Léonard Cronenberg, etc. et celle du transgenre de ces transsexuels mutants, chaque jour plus nombreux, d'Orlan, Barney, les frères Chapman, Othoniel, Rivas, Hybert, Mori, Dustan, Almodovar[22], Jackson, Bowie, etc. Cet ultime Kunstwollen instaure la figure, sans doute ob-scène et érotique mais certainement plus pornographique, d'un nouveau pansexualisme transgénique. Pornos or Queer ? The last but not the least question.

© Bernard Lafargue
Notes


[1] Dans le dernier film de Catherine Breillat, Romance, (1999) Roco Siffrédi (qui joue le rôle de Paolo, l'amant de passage, "plutôt une queue qu'un personnage" selon Thierry Jousse in Cahiers du Cinéma, 1999, n° 534), le célèbre hardeur italien du porno, mieux connu sous le qualificatif homérique de "l'homme au sexe d'or qui ne dort jamais" est le seul à faire l'amour à Marie, interprétée par Caroline Ducey ; le mari (Paul) et le maître kitscho-sadique (Robert) ne paraissant plus pouvoir bander. De même, quoique apparem­ment à l'opposé, dans le deuxième film de Frédéric Fonteyne, Nathalie Baye (Elle) décrit sa relation amoureuse avec Sergi Lopez (Lui) qu'elle a rencontré par une petite annonce comme "une liaison pornographique". C'est d'ailleurs le titre de cette émouvante his­toire d'amour érotico-pornographique entre une femme et un homme mûrs et "très bien" qui évitent d'un rien, d'un malentendu, une vie de couple. Des scènes pornographiques de Romance (mars 1999) au scènes érotiques "d'amour normal" de Une liaison pornogra­phique (septembre 1999), en passant par le dernier film de Laetitia Masson, A vendre, l'héroïne champenoise en fugue (Sandrine Kiberlain) ne peut coucher avec les hommes qu'elle désire qu'en se faisant payer comme une pute, Post coitum, animal triste, "le film autobiographique" de Brigitte Rouan où l'héroïne est présentée, dès les premières ima­ges, sous l'emblème d'une chatte en châleur, L'ennui de Cédric Kahn relisant Moravia, où un professeur de philo (Charles Berling) en vient à ne plus pouvoir vivre sans baiser compulsivement une jeune fille sans autre qualité que l'ennui (Sophie Guillemin), 8 mm, le film de Joël Schumacher Nicolas Cage (Tom Welles, le détective engagé par une riche veuve effondrée qui veut savoir si le film Super 8, où l'on voit une jeune fille se faire violer et torturer à mort, qu'elle a trouvé dans le coffre de son époux, est un "vrai", un snuff movie) découvre que la zographia (j'entends ici, avec Sénèque le père relu par Jérome Coignard, la légende de la peinture de Parrhasios peignant un prisonnier de guerre qu'il fait torturer à mort pour en faire un Prométhée déchiré) est l'ombilic des films pornogra­phiques, 8 femmes 1/2, le dernier film de Peter Greenaway, où le console son père en­deuillé en faisant son éducation sexuelle avec l'aide de huit putes et demi, lui jouant la demi, Eyes wide shut, le film posthume de Stanley Kubrick où Tom Cruise, le mari à l'écran comme dans la vie de Nicole Kidman, ravigore son couple endormi sur sa réussite en participant à une rave porno, l'année cinématographique 99 érige en style dominant l'imbrication de l'érotique dans le pornographique.

[2] Cf. dans ce volume, l'article de Paul Ardenne qui décline très précisément toutes les "Figures de la sexualité dans l'art des années quatre-vingt dix".

[3] Il y a dans cette nouvelle génération de romanciers, Lorette Nobécourt, Virginie Despentes, Christine Angot ou Guillaume Dustan une volonté très nette de se démarquer du modèle sadien de la littérature pornographique à l'imparfait du subjonctif et de ses avatars millerriens ou sollersiens pour réaliser une littérature plus vraie, crue, une "viandographie" moins littéraire, plus littéraire, une "snuff novel".

[4] A qui s'adresse Le pornographe et ses modèles, éd. La Musardine, 1999, son dernier roman, austère, tragique, littéraire, érotique et pornographique ?

[5] Comme la zographia est la peinture de la vie, la pornographia est la figuration des différentes relations sexuelles proposées par des professionnelles de l'éros. Il n'est pas anodin que l'un des tous premiers peintres illusionnistes ait été également un remarquable pornographe dont les oeuvres furent très prisées jusqu' à la fin de l'empire romain. Quand Léonard fera à nouveau du katoptron – miroir - de Parrhasios le maître du peintre, il figurera la vierge et les bambini en sfumato et les génitalia muliebra en anatomiste. La pornogra­phie vincienne change de statut, elle devient scientifique et thérapeutique. Vésale suivra la voie.

[6] David Freedberg, The Power of images, 1989. Si Freedberg montre fort bien com­ment les protecteurs de l'art (historiens, théoriciens et conservateurs) ont émasculé la force érotico-pornographique des oeuvres qu'un public plus inculte ou plus déliquescent ressen­tait et s'il réussit de magnifiques analyses érotico-pornographiques des Vénus de Titien, il n'interroge malheureusement pas les conditions de possibilité épistémologico-esthétiques de son discours.

[7] Sur ce sujet, cf. l'article instaurateur, un époustouflant chef-d'oeuvre, de Murielle Gagnebin : "La Lactation de saint Bernard et Cano", in Question de couleurs, Paris, Les Belles Lettres, 1991, p. 87-111.

[8] Si les romans de Georges Bataille sont érotico-pornographiques, la théorie esthéti­que qu'il met à l'oeuvre dans son analyse de Lascault ou de Manet demeure sous la coupe de la sublimation freudienne qui "n'a pas grand chose à dire sur la beauté". Roland Barthes, plus "papillon", est le premier à oser le concept d' "érotico-esthétique". Mais, c'est chez Murielle Gagnebin (L'irreprésentable ou les silences de l'oeuvre, Puf, 1984), Hubert Damish (Le Jugement de Pâris, Flammarion, 1992) et Arthur Danto (Après la fin de l'art, trad. Claude Hary-Schaeffer, Seuil, 1996), qu'apparaît, sinon le concept, du moins l'idée prégnante que la beauté dans l'art a à voir, non seulement avec l'érotisme du divin Platon, mais avec la pornographie. Le premier essai d'esthétique, magnifiquement érotico­pornographique, est celui de Bernard Teyssèdre, Le roman de l'origine, Gallimard, 1996, qui, toutefois, l'intitule roman.

[9] Dans sa critique du vulgaire réalisme photographique au nom de l'idéal artistique, Baudelaire est le premier à faire du photographe un triste et trivial pornographe qui développe "l'amour de l'obscénité"... "dans ces milliers d'yeux avides se penchant sur les trous du stéreoscope comme sur les lucarnes de l'infini". Mais, de même que Platon évitait de citer les pornai de Parrhasios dans sa critique de la mimesis, le poète oublie les nus pornographiques des photographes que les peintres, Courbet, notamment, prenaient alors volontiers pour modèles. Warhol tirera les leçons du poète et en touchera les dividen­des. Il sérigraphiera le sexe comme les chaises électriques ou les stars. All is pretty. La télé et le net, où le porno défile entre les news et la bourse, amplifient cette warholisation.

[10] En exergue de sa préface au catalogue Manet réalisé à l'occasion de la vente Manet les 4 et 5 février 1884, Duret avait mis la célèbre formule imaginée par Poulet-Malassis pour l'ex-libris : "Manet et manebit"  - Il reste et restera.

[11] Je m'inspire ici du livre, prodigieux d'érudition, d'intelligence, d'humour et d'iro­nie, que Bernard Teyssèdre a consacré à L'origine du monde, Le roman de l'origine, Gal­limard, 1996, p. 102-110. Une seule partie étrangement faible, quasiment inexistante : celle consacrée aux photographies pornographiques d'Auguste Belloc de l'italien Bell'ocio : bel oeil selon Philippe Comar) dont Courbet s'est inspiré. Sur ce sujet, il vaut mieux se reporter au remarquable catalogue de l'exposition : L'art du nu au XIXe siècle, Le photographe et son modèle, Hazan, BNF, 1997, et plus particulièrement aux excellents articles de Dominique de Font-Réaulx et Philippe Comar.

[12] Selon la formule que les guignols de Canal + ont prêtée à Richard Virenque avec le succès que l'on sait à propos du dopage et que Didi-Huberman utilise pour critiquer le ton kantien des iconologues qui occultent le visuel figurai de l'oeuvre (Devant l'image) et Danto pour dénoncer le formalisme kantien des critiques qui transforment les queux de Mapllethorpe en nombres d'or. (L'art dangereux)

[13] Même si l'extrême raccourci du bas-ventre poussa peut-être le ministre à glisser dans son allocution une étrange bévue que Bernard Teyssèdre se fait un plaisir de rappor­ter accompagnée des commentaires malicieux de Pierre Schneider et Jean Clair. (op. cit., p. 374-376)

[14] Dans la légende dorée du freudisme, qui a fait la toile de notre vingtième siècle au même titre que celle de Voragine fit celle des XIVe, XVe, XVIe et XVIIe siècles, la scène primitive est celle du coït où l'homme et la femme deviennent le papa et la maman de l'enfant voué à répéter inlassablement le même destin qui lui-même sera répété par ses enfants jusqu'à la fin des temps. L'emprise de cette scène demeure très forte chez beaucoup d'esthéticiens. Par exemple, elle hante de part en part le très beau livre, le Sexe et l'effroi que Jérome Coignard a consacré à la sexualité des romains.

[15] A l'image de Romance, où le mari (Paul, un beau mannequin) baille d'ennui pen­dant que sa femme Marie s'emploie sans succès à le revigorer en branlant et suçant son vit las, la publicité fait son miel de la faillite du coït. Parmi mille, celle, fameuse, où un jeune homme caresse fougueusement une jeune fille qui le caresse avec la même frénésie, court vers un distributeur de préservatifs et, au moment de mettre la seule pièce qu'il a en poche, préfère le cône glacé que propose le distributeur voisin. La morale de l'histoire est à pren­dre au pied de la lettre.

[16] A moins d'être en acier et motorisés, ainsi que nous les montre à l'oeuvre Twosome, la bruyante Fucking machine que Louise Bourgeois a réalisée en 1991 pour Dislocations, l'exposition organisée par Robert Storr au MoMA.

[17] Jonna Hifferman, la belle irlandaise que Courbet avait empruntée à son ami Whist­ler.

[18] On trouvera des descriptions magnifiquement érotico-pornographiques du nu de Courbet dont  "le duvet descend en dégradé de boucles vers la raie du cul" (op. cit., p. 139), entre la chair solaire du Titien, la chair lunaire du Corrège, la morbidezza du sfumato vincien et les photos pornos qui circulaient gentiment sous le manteau tout au long du livre de Bernard Teyssèdre.

[19] Alors que les transsexuels dans les années soixante dix réclamaient la prise en charge d'une opération qui leur donnerait leur "vrai" sexe, les transgenres (Kate Bornstein, directrice de la troupe de théâtre Outlaw Productions de San Francisco, le vidéo-performer Matthey Barney, le photographe britannique Del Lagrace Volcano, le cinéaste Toff Haynes, l'association française Zoo qui a organisé son dernier séminaire 1998-1999 à la Sorbonne et au Centre gay et lesbien de Paris sur le thème : L'hétérosexualité, ce douloureux pro­blème) distinguent le genre et le sexe. On assisterait donc à un retour du pansexualisme grec où ce qui met en branle l'éros c'est le beau, soit selon le Phèdre et le Banquet, ce qui est ekphanestatos – le plus brillant –, la question de la quiddité de cet apparaissant lumi­neux (vagues néréides, nymphes de mousse, chèvres de Pan, éphèbes ou femmes étant secondaire). Georges Bataille, le premier, a pointé cet étrange taedium vitae –lassitude - qui avait amené l'Occident à confondre le con du monde avec celui de la femme. Cf. L'excellent dossier des Actes de la recherche en sciences sociales, n° 125, décembre 1998, sous la direction de Didier Eribon et Eric Fassin.

[20] Au "Devenir-femme de l'homme" et de l'art mis en évidence dans l'oeuvre De­leuze et Guattari et mis en scène dans l'exposition : Féminimasculin, Le sexe de l'art, réalisée au Centre Pompidou en 1995-1996 par le couple Bernadac/Marcadé, l'exposition la plus éclairante du siècle sur le sujet, fait suite un sexe non-humain, "moléculaire", de "machines désirantes" rhizomées en réseau, qui prend la figure érotique du transgenre. Le transgenre a d'ailleurs donné lieu à une très intéressante exposition : Trangénéric, au Kolodo Mitxelena Kulturunea de San Sebastian (novembre 1998-janvier 99) consacrée à des artistes espagnols.

[21]  "Queer", bizarre, pédé en argot américain, a remplacé le mot "gay" quand ce­lui-ci en est venu à qualifier avec un certain conformisme et déterminisme biologique une catégorie d' homoxexuels plutôt blancs et riches. La théorie queer, dite Gender Fucking, ouverte à toute forme de comportement sexuel, même l'hétéro, voit dans l'être humain, non pas un homme ni une femme mais un transgenre. Cf. Les Inrockuptibles, n° 182 (jan­vier 1999) qui a réalisé un très bon dossier sur ce nouveau sexe.

[22]  "Tout sur ma mère", l'admirable dernier film d'Almodovar, fait du transsexuel cet être transgenre qui sauve l'homme, peut-être le surhomme pluriel de Nietzsche relu par Deleuze.

POUR CITER CET ARTICLE :
Bernard Lafargue, "Erotisme de la pornographie / Pornographie de l'érotisme" (Avant-propos), in Figures de l'art n° 4 : "Nude or naked ? Erotiques ou pornographies de l'art", décembre 1999, EUREDIT, Saint-Pierre-du-Mont, p. 9-15, Marincazaou-Le Jardin Marin / Figures de l'art, janvier 2005 [En ligne] http://www.marincazaou.fr/esthetique/fig4/avantproposfig4.html (Page consultée le ).





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