AVANT-PROPOS
Bernard Lafargue
L'artiste en artisans
Wim Delvoye, Cement Truck
"Venice Biennial-D'Apertutto" 1999 Venice (Italy) / 1990-99,
Carved Teak Wood, 263 3/4 x 128 x 88 3/6 Inches (670 x 325 x 225 CM)
Courtesy Gian Enzo Sperone, Rome
L'artiste est-il un artisan, un sous-artisan ou un
sur-artisan? Cette question est la pierre de touche de l'esthétique. J'entends
ici "esthétique" au sens le plus large du terme : à la fois comme
théorie de l'art et des sensibilités. À telle définition de l'art répond telle
manière de considérer ceux qui produisent tels ou tels "objets
d'art". Et cette considération varie énormément d'une époque à l'autre.
Pline rapporte que Zeuxis et Apelle sont fêtés comme des dieux par les grecs de
Périclès ou d'Alexandre, Georges Duby que les peintres et sculpteurs du Moyen
Âge, privés de corporations propres, sont des êtres peu dignes de confiance,
vils et méprisables, "en dessous de la classe des laboureurs, juste
au-dessus de celle des mercenaires", et Jean-Gérard Lapacherie, dans ce
volume, montre parfaitement comment la figure du Peintre Phare éclairant le
monde succède à celle du Poète Voyant, qui meurt avec Hugo en 1885. Elle
durera, grosso modo, jusqu'au Pollock de Greenberg. Avec le pop art de Warhol,
débute la légende du Business and Star
Artist, qui change tout ce qu'il touche en art/or, même les boîtes Brillo
du pauvre James Harvey. Non seulement l'artiste d'après Warhol peut faire de
l'art avec tout, mais il peut faire l'artiste en prenant n'importe quelle
figure. Balnéothérapeute comme Cai Guo Qiang, masseuse comme Marie-Ange
Guilleminot, éleveur de cochons comme Rosemarie Trockel ou Carsten Höller,
éleveur de larves aquatiques de trichoptères joaillers comme Hubert Duprat,
éleveur d'éléphants thaïlandais peintres comme Komar & Melamid, éleveur de
courges japonaises comme Anish Kapoor, charbonnier comme Bernard Venet,
cuisinier comme Daniel Spoerri ou Matthew Ngui, chirurgien esthétique en chef
comme Orlan, éclairagiste comme James Turrel ou Yan Kersalé, emballeur comme
Christo, charcutière comme Natacha Lesueur, femme de ménage comme Sophie Calle,
truqueuse comme Annette Messager, époux christo-pornographe comme Jeff Koons,
sculpture chantante dorée comme Gilbert and George, entrepreneur capitaliste
comme Philippe Ramette, designer comme Gaetano Pesce ou Bertrand Lavier,
paysagiste comme Reno Salvail, Chris Drury, Andy Goldsworthy ou Richard Long,
maître d'œuvre en objets divers comme Wim Delvoye, Fabrice Hybert ou Philippe
Ramette, couturier comme Lucy Orta, Issey Miyake, Aline Ribière, Jan Fabre ou
Yinka Shonibare, tanneur comme Farid Belkahia, installateur d'ambiances comme
Martine Aballéa, parfumeur comme Titus Carmel ou Maurice Maurin, maître verrier
comme Antoine et Etienne Leperlier, Jeff Koons ou Jean-Michel Othoniel, homme à
tout faire comme Ben, filles à tout faire comme les Postmodèles bordelaises,
confectionneur de monstres en papier mâché polychrome — alebrijes — comme les frères Linares, copiste comme Elaine Sturtevant,
Sherrie Levine ou Mike Bidlo, peintre du dimanche comme Jean Le Gac, etc… la
liste des nouveaux métiers d'artiste n'en finirait pas de s'allonger; d'autant
plus que la plupart de ces artistes, toujours à l'image de Warhol, un jour
cinéaste le lendemain peintre, le matin en Drag Queen, le soir en Drag King,
passe à l'envi d'un métier à l'autre, d'un genre à l'autre, d'une image à
l'autre. Brouillant à plaisir les frontières entre les genres: Low Art and High Art,
qu'un Greenberg, il y a cinquante ans à peine, distinguait avec un sentiment
d'infaillibilité, assurément comparable à celui que nous donne à voir le Dieu
de justice chrétien qui, sur le tympan des églises romanes, sépare en un clin
d'œil les élus des réprouvés, l'art protéiforme de ces trente dernières années
nous invite à redéfinir la figure de l'artiste, en la confrontant à celle,
tutélaire, de l'artisan.
Antoine Leperlier, Maître verrier (Conche) Site web
Même si artistes et artisans se trouvent confondus sous le
même vocable à certaines époques ou dans certaines cultures, une différence
essentielle demeure; prête à ressurgir
en force dès que l'esprit du temps le permet, le kairos se présente. La lutte fameuse des architectes, sculpteurs et
peintres du Quattrocento : Alberti, Brunelleschi, Léonard de Vinci, pour faire
passer leur "ars" de la
classe des artes mecanicae à celle
des artes liberales, met en évidence
cette différence; qu'on écrira "différance" avec Jacques Derrida,
pour souligner son caractère opératoire. Plus encore qu'une lutte de
savoir-faire, de canons, de recettes ou de dextérité, c'est une lutte de
miroirs et de lumières. Une lutte théologique entre la Lumière qui vient de
Dieu et la lumière qui vient de l'homme. Plus encore qu'une lutte des classes,
c'est une lutte métaphysique entre des arts serviles qui relèvent de la main,
de la matière et de la répétition machinale et des arts libres qui relèvent de l'esprit,
des idées et de l'invention. D'un atelier l'autre en cette fin de Trecento et
ce début de Quattrocento, c'est une petite différance d'allure, de ton,
d'éclairage, de répartition des ombres et des lumières, de chiaroscuro, d'ordonnancement des lignes, de vocabulaire,
de style, d'être au monde, de dasein,
pour le dire en un mot avec Heidegger, qui catastrophe une conception du monde
vieille de huit siècles. La pittura e
cosa mentale. La célèbre
saillie de Léonard dit le fond de la révolte, qui s'avère, stricto sensu, une
révolution, une renaissance : la peinture est un art de l'esprit, à l'égal de la
dialectique; car peindre, c'est penser en couleurs et en lignes. Et penser,
c'est non pas enluminer La Bible, mais penser par soi-même. Non plus copier
telle Véronique acheiropoiete ou autre Icône prototypique de saint Luc, ni
illustrer l'Idea de tel Père commanditaire s'érigeant en Artifex theoricus, ainsi que le jeune Léonard apprend à le faire
dans l'atelier de maître Verrochio, orfèvre, sculpteur et peintre. Mais être
libre, comme Zeuxis, de dess(e)iner son idea,
son monde, le monde?, à partir de son propre fonds, de sa propre
"sub-stance", de sa "per-spective". La lumière, plus
précisément l'obscure clarté — chiaroscuro
— de la Joconde ne vient plus du Dieu Pantocrator — Or — de Byzance, mais du pinceau d'un peintre perspecteur,
mathématicien et géomètre, capable d'établir dans son Trattato les règles optiques de l'éclairage. Trouant la voûte
aristotélicienne des coupoles byzantines, qui s'attardait sur les polyptyques
dorés de Sienne, le "fingo, e(r)go
sum" de Léonard est le socle épistémologique de la "lumière
naturelle" du cogito cartésien. "Bleuissant" les lointains, la machina (tion)
à point de fuite unique des peintres perspectivistes dénie la gloire du Dieu
thomiste, qui nimbe la châsse des princes, et ouvre la voie aux Colomb, Bruno,
Galilée, et autres découvreurs de l'infinité du monde.
Habile à opérer la révolution de l'autonomie de l'art,
gagnée par les demiourgoi– artistes/artisans-
grecs dans la démocratie athénienne du Ve
siècle avant Jésus-Christ, le tableau–miroir/fenêtre
de ces uomini universali de La
Renaissance italienne nous donne à comprendre qu'un artiste est un artisan,
étrange et inquiétant, doué de pouvoirs fantastiques — demiourgos deinos kai
taumastos —. Plus encore
qu'un virtuose, c'est une pythie.
Tirant ses idées de lui-même, c'est-à-dire de son corps/miroir, si sensible
sismographe des forces vives du temps, cet artiste artisan pense en pythie
et figure en maître d'atelier le monde qui vient. Atopos, paradoxa(l),
atopique, atypique, excentrique, bizarre, mais pas fou — mania(que) — pour autant, parfois mélancolique,
parfois exalté, mais toujours (e)ironique s(t)imulateur, il sait que seuls les
lieux communs sont vrais. Niant la société, il fait société.
Son originalité est une aurore;
son idiotisme un paradigme;
son idiolecte une pasilalie.
Patiemment configurée, "l'œuvre inscrit l'oracle",
et se donne à voir comme un "miroir qui avance", un
"sur-prenant" "chef-d'œuvres". Défigurant les Maesta
ampoulées du Trecento, les madones vénusiennes des deux meilleurs élèves de
l'atelier Verrochio : Botticelli et Léonard, font école, et reconfigurent les
belles florentines; les faisant danser, les cheveux dénoués flottant au vent,
dans des robes de grâce diaphane, qui feront r(o)ugir de moraline haineuse
Savonarole, le moine prieur de Saint Marc, éructant, illuminé par une autre
forme de mania ou de raptus, difficile à distinguer de la
possession diabolique, en nouveau saint Paul. Quelques décennies plus tard,
Vasari, lui, ne se trompera pas de diagnostic. Retrouvant l'esprit du Livre
XXXV des Histoires naturelles de
Pline, qui célèbre, sur le mode dithyrambique, la théogonie des peintres
gréco-romains, les Vite établissent
la légende dorée des Piu eccellentissimi
uomini, de Giotto à Michel-Ange. Après le genuit des dieux, des prophètes, ou des princes, le genuit des artisans faits artistes écrit
le grand livre du monde. La leçon est de taille; ses conséquences décisives.
C'est d'après la révolution des artistes-artisans au miroir de vérité de La
Renaissance qu'il faut relire les analyses que Platon consacre à ce demiourgos zographos, deinos kai taumastos
kai pasophos, qui joue au
Démiurge — Demiourgos Theos — avec
son miroir — katoptron — du diable
pour en mesurer l'enjeu et en saisir la résonance; considérables.
Exekias
"Qu'est ce qu'un artiste (nous) fait?" est une
question philosophique cruciale. Elle a quatre entrées. La première relève de
l'ontologie: qu'est-ce-qu'un objet d'art? Question à laquelle on ne peut
répondre qu'en se demandant : qu'est-ce-que l'art? La seconde de
l'anthropologie : qu'est-ce que vivre/créer/penser en artiste? La troisième du
politique : quelle place une culture peut-elle ou doit-elle donner à ses
artistes? La quatrième de la prospective : qu'est-ce-que l'art (nous) annonce?
Toute la philosophie, inaugurale, de Platon montre que ces quatre questions
sont indissociables. "Que notre cité est la meilleure, mon cher Glaucon,
c'est ce que confirme notre règlement sur l'art — poiesis —".
Et vice-versa : Que nous ayons raison, mon cher Socrate, de bannir ces faiseurs
d'images trompeuses comme Homère, Phidias et Parrhasios pour n'accepter que des
artisans dignes de confiance — pistis —
ou des artistes-artisans bons à célébrer la vie harmonieuse et immuable de
l'homme juste, c'est ce que confirme notre conception de la cité juste! La République se clôt sur un testament
esthétique, tragique et pathétique,
auquel la tradition philosophique, in
fine, n'"a ajouté que quelques codicilles", selon l'expression si
cruellement nietzschéenne d'Arthur Danto.
Hésitant entre l'esprit badin et ironique de l'atopique
Socrate et l'esprit lourd et dogmatique du tyran Denys,
Platon instaure l'ambivalence du "naturel philosophe". En
l'occurrence, ses tremblés face au fantastique pouvoir — dunamis — de l'art — techné
—.
-Tantôt esthète ému par le grain de la voix d'Ion ou le
blousant — kolpos — des chitons ciselés
par Phidias ou portés par Alcibiade, il fait de l'artiste un sur-artisan, un
être quasiment divin, un Prométhée. En proie à l'"en-thousiame" de la
mania, le demiourgos deinos kai
taumastos du Phèdre est l'égal du
devin, de l'amant, du médecin et du philosophe. Transporté par les muses, le zographos de(i)vine, de(i)ssine, mire,
"anti-cipe"
le monde qui vient. Mieux!, comme un Dieu de Leibniz qui se retiendrait de
choisir le meilleur pour ses ouailles, il figure des mondes possibles! Autant
de tableaux de Zeuxis, autant de mondes "oraculaires" flottants, qui
"doublent", non sans ironie, Le
Kosmos — tout parfait, unique, immuable et bien hiérarchisé — du Démiurge —
Theos/Demiourgos — du Timée, relooké en horloger suisse dans La Théodicée ou en système de
"théo-rèmes" dans L'Ethique;
moquant au passage La bonne copie, qu'en livre la théorie des philosophes rois.
Car ces mondes de l'art — techné/poiésis
— ont d'autant plus de pouvoir — dunamis —
que, à la différence de la dialectique du philosophe nomothète, ils ne
prétendent rien prouver ni ordonner pour toujours, mais simplement troubler et
mettre en émoi — pathein —, durant un
certain laps de temps, ceux qui se risquent à y pénétrer. Les mondes de l'art
font leur effet en invitant les spectateurs à mimer, par leur être
psycho-somatique tout entier,
des existences multiples et variées, propres à leur donner envie
d'"ex-sister" autrement, dans une cité plus libre, un monde plus
ouvert, et par le fait même, à mettre en question — eironai —, les présupposés — doxa
— de leur manière de vivre. "In-tempestifs", selon le mot si
idoine de Nietzsche, c'est-à-dire affiliés aux forces actives de leur temps
parce que résistant aux forces réactives de leur temps, les tableaux de Zeuxis et
Parrhasios proposent de nouvelles formes d'éros, plus libres. Érotiquement
subversifs, ils artialisent une nouvelle figure de la sensibilité — aisthésis —, et donnent à l'homme la
flamme prométhéenne du cœur — thumos
— qui, seule, change vraiment le monde. Selon les points de vue, on dira donc
que la maïeutique de l'artiste rivalise avec celle de Socrate, ou la complète,
ou l'effondre.
–Tantôt philosophe roi, Platon fait de l'artiste un
imitateur ignare, flatteur et démagogue, qui, tel un Calliclés prêt à tout pour
satisfaire son appétit démesuré de pouvoir, attise de son miroir — katoptron — "luci-férien",
les passions les plus viles de l'homme, et conduit la cité à sa perte. Pour ce
faire, il prend un exemple, qui a fait florès auprès des artistes,
des philosophes et bien sûr
des politiques: l'exemple
des trois lits — klinai —. Cette
histoire des trois lits, que Platon met en scène au début du dernier livre de la République, comme une allégorie
propre à condenser son approche ontologique, anthropologique, politique et
prospective de la techné/poiésis, est le mythe fondateur de
l'esthétique. Bordés de failles et autres lapsus, les trois lits de Platon sont
à l'histoire de l'art, ce que les trois déesses du jugement de Pâris sont à
l'histoire de l'amour : une fabuleuse pomme de consensus, sous l'apparence d'une
discorde bruyante. La légende dorée des trois lits est, Jacques Derrida et
Arthur Danto le pointent tous deux selon des approches différentes, à la fois
le pharmakon — poison et remède, et le klêdon
— scène primitive oraculaire destinée à la répétition — de la philosophie.
À l'origine de tout lit, est Dieu —Theos —. L'activité fondamentale du Dieu unique de La République consiste à theorein, c'est-à-dire à créer des Idées
par la seule puissance théorétique de son esprit. Le Dieu de La République ne met pas les mains à la
pâte, ainsi que le font les dieux anthropomorphes d'Homère
ou celui de la Genèse, voire Le
Démiurge du Timée, pour créer le
monde. Ce n'est pas un démiourgos de
la matière, un modeleur, un "plasticien", pour employer un mot grec
récemment remis au goût du jour par une culture peut-être aussi encline à
douter du métier de ses professeurs de dessin adoubés artistes qu'à souligner
la prodigieuse extension de son champ d'application,
mais un poietes de Formes intelligibles,
à la fois unes, éternelles et universelles, capables de s'incarner dans une
multitude d'exemplaires sensibles et éphémères. C'est en ce sens queTheos est le créateur — Poietes — du lit originel. Celui-ci est
nécessairement unique — monos —, car
si Dieu en faisait deux — ei duo monas
poieseien —, il en apparaîtrait un troisième, dont ces deux-là
réaliseraient L'Idée — Eidos —; et
ainsi de suite… Ce divin lit combine les qualités du prototype et de l'essence.
Seul ce Lit originel, archétypal, essentiel, immuable, idéel et intelligible — kline ekeine — est. Tout de même que Theos est le modèle de l'existence
parfaite, purement théorétique donc, Le Lit essentiel, modèle de tous les lits,
occupe la première place, la plus haute, dans la fantastique architectonique
ontologique de Platon.
À un deuxième niveau, se situe l'artisan — démiourgos —; plus exactement un
quelconque menuisier — tis klinopoios —.
Ce fabricant de lit n'est bien sûr pas capable de faire Le Lit essentiel, ainsi
que Dieu l'a fait, lui, une fois pour toutes. Il ne peut que considérer -non
pas théorei, acte réservé à Dieu et à
son émule philosophe, mais epistemei-
sa pure Idée — Eidos —, tant bien que
mal, avec l'œil d'un esprit — nous —
mal délivré de la prison — sema — du
corps — soma —,
afin de reproduire un lit — tis kline
—, qui lui ressemble, sans l'être — alla
ti toiouton oion to on, on de ou —. Le
Sophiste nomme plus précisément cette forme de mimésis : eikastiken,
afin de mettre en évidence sa capacité à réaliser une copie en trois dimensions
— eikon —, qui respecte le mieux
possible les proportions exactes. Cette copie est nécessairement imparfaite,
car non seulement le klinopoios ne
voit pas très bien l'Idée, mais son savoir-faire — techné —, si exercé soit-il, s'affronte aux aléas d'une matière qui
résiste, par nature, à la mesure -métron-.
À défaut d'être un Héphaïstos, voyant si parfaitement Le kline ekeine qu'il peut s'amuser à en faire un piège capable de se
refermer sur Aphrodite et Arès, le klinopoios
doit soumettre son travail à celui qui voit mieux que lui -notons que Platon
préfère ici "epistemei" à "theorei"— l'essence — eidos
—: non pasTheos, qui ne saurait
s'abaisser à cette tâche, mais celui qui en a la krésis — l'usage —.
Socrate : À quoi tendent la perfection — arete —, la beauté — kallos
— et les bonnes proportions — ortotes
- d'un meuble, d'un animal, d'une action, sinon à l'usage en vue duquel chaque
chose est faite, soit par l'homme, soit par la nature?
Glaucon : À aucune autre chose.
Socrate : C'est donc une nécessité absolue que celui qui se
sert d'une chose soit le plus expérimenté et qu'il vienne dire au fabriquant
quels effets, bons ou mauvais, produit, à l'usage, l'instrument dont il se
sert. Par exemple, le joueur de flûte — aulètes
— dira au fabriquant de flûte — aulopoios
— comment il faut les faire; et celui-ci lui obéira (…) Car celui qui s'en
sert — kromenos — en a la science — epistemen —
Glaucon : Sans aucun doute.
Dans ce passage, souvent délaissé par les exégètes du
philosophe, l'usager -kromenos- prend
clairement le dessus sur l'artisan — demiourgos/technétes/poietes
—. On remarquera d'abord que le dialecticien, habituellement si prompt à
souligner les incohérences de ses interlocuteurs, "oublie" ses lits
en chemin. Au lieu d'évoquer l'usager du lit, comme cela eût été logique, il
oblique en effet vers l'exemple du joueur de flûte, celui-la même qui, dans Le Gorgias,
lui permet de faire glisser l'art mimétique tout entier, à côté de la toilette,
de la cuisine, de la rhétorique et de la sophistique, dans l'ignominieuse
catégorie de la flatterie — kolakeia
—. La déviation de Socrate est en partie intentionnelle. En effet, d'une part,
on peut penser que le menuisier — klinopoios
— est également un usager de lits — kromenos
—, tandis que le fabriquant de flûte — aulopoios
—, lui, a peu de chance d'être aussi un joueur de flûte — aulètes —.
D'autre part, si tout un chacun comprend bien ce qu'est un joueur de flûte, il
n'en est pas de même de l'usager de lits. Qu'est-ce qu'un usager de lits? Un
dormeur? Un malade? Un garde-malade? Un paresseux? Un rêveur? Une femme de
chambre? Un amant — erastes —? Un
aimé — eromenos —? La liste des us et
coutumes du lit serait longue. Insomniaque, bisexuel et polygame, Socrate
entrevoit sans doute aussitôt tout ce que cette question de l'usage du lit — klinochrestie — a de gênant pour la
bonne marche de la dialectique. Aussi son démon le pousse-t-il, avec une
prudence toute nicomaquienne — phronésis
—, à quitter le terrain trop glissant du kline.
Il (re)prend alors, sans raison manifeste, l'exemple de la flûte; tout aussi
troublant au fond si l'on considère le grand nombre de vases grecs où l'on voit
des flûtistes (de Pan) accompagner toutes sortes de banquets et de joutes
érotiques, mais qui a, pour le moins, le grand avantage de permettre à notre
philosophe de distinguer le demiourgos
aulopoios flûtiste, qui ne sait que
par habitude — empeiria — l'art de
faire des flûtes, de l'usager musicien — kroménos
aulètes — qui, lui, voyant l'essence
— eidos — de la flûte, sait — epistemen — comment elle doit être, pour
être belle, c'est-à-dire fonctionnelle et bien proportionnée, l'échelle du
savoir redoublant celle des classes sociales et vice versa.
Suffisamment aisé pour consacrer son temps aux nobles et
libres activités de l'esprit sans avoir à s'avilir à des tâches relevant de la techné, l'auletes se hisse à une vision de l'essence refusée à l'aulopoios. On peut même supposer qu'un
riche usager a plusieurs violons d'Ingres, et qu'il possède une vue synoptique
de plusieurs essences. Tout au contraire, l'artisan, lui, ne saurait avoir
qu'un seul art, et qu'une seule corde à son arc. Notre "dialecticien
divisionniste" rechigne à penser qu'un artisan puisse aussi être un
usager, car cela reviendrait à lui accorder le savoir — épistème — des essences qui régissent les usages, et, bien sûr, le
changement de statut politique qui va de pair. La tautologie est le discours
que le philosophe roi applique à la définition de l'artisan : un artisan — tis démiourgos — est un artisan
spécialisé dans telle pratique — techné/poiésis —. Un exercice assidu — aiskésis — du métier lui donne, avec un bon tour de main et un
savoir-faire fiable, un certain nombre d'habitudes — exis —, "de techniques de corps", pour reprendre
l'expression si précise de Marcel Mauss. Celles-ci constituent peu à peu un
"esprit de corps", qui trouve tout naturellement sa place dans une
corporation qui, elle-même, forme un quartier de la cité. Puisque l'esprit — logistikon/nous — de l'artisan spécialisé n'a pas accès à l'abstraction de la
pensée dialectique — dianoia — et
encore moins à la contemplation des essences — noésis/théoria —, ce
n'est que dirigée par l'usager et surveillée par le maître d'atelier que sa poiésis peut devenir une véritable praxis, à savoir un travail sur
lui-même. Cette poiésis-praxis est
alors capable de moraliser passablement les parties irrationnelles dominantes —
thumos kai epithumia — de "la
race d'airain" artisanale, transformant peu à peu sa violence en force,
son impétuosité en patience, ses désirs en volonté, sa cupidité en civilité.
Elle "polit" en somme l'artisan et lui permet de trouver sa place
dans la cité — polis —, une (bonne)
situation, et par là même, la confiance — pistis
— des autres artisans comme des usagers. On comprend donc qu'une cité ne sera
harmonieuse que si elle est gouvernée par celui qui a une vision synoptique et
hiérarchique de toutes les essences. C'est bien sûr le philosophe, dont
l'activité théorétique fait l'égal de Theos.
Aussi, suffit-il de forcer le philosophe à quitter sa contemplation des Idées,
qui le condamnerait à être sur terre une sorte d'albatros apathique, pour que,
en bon boucher, pasteur et
tisserand
"séparatiste", il règle harmonieusement les affaires de toute la
cité, en faisant en sorte que chacun, suivant sa classe, d'airain, d'argent ou
d'or, accomplisse au mieux sa fonction, en restant bien à sa place. Tout de
même que le philosophe roi de la cité juste assure une bonne situation aux
artisans, à côté des guerriers et des riches usagers cultivés, la stabilité
d'une geste artisanale bien répartie en différentes poiésis-praxis garantit la pérennité de la cité juste.
Au troisième et dernier niveau, le plus bas donc, La République place le demiourgos/technetes/poietes, qui pratique l'art de produire des simulacres — phantastiken —.
Celui-ci, toutefois, a un statut insolite et ambivalent.
– D'une part ce demiourgos-ci
paraît très inférieur à ce demiourgos-là,
puisqu'il n'est capable de produire que l'image — eidolon/phantasma — de la copie artisanale — eikon — de l'Idée — Eidos
— du Lit, c'est-à-dire un objet qui ressemble à un reflet dans l'eau, quasiment
un non-être. Aussi, tout de même que l'artisan porte sur son visage le sérieux
de son travail, la figure de "l'artiste" ressortit au
"semblant". L'artiste est une sorte de blague ontologique, un
"personne" — outis —, pour
reprendre la manière rusée dont Ulysse se désigne à Polyphème. Il a
l'inconsistance de "l'irréel non être" qu'il produit. Le Pierrot lunaire de Watteau est le
pendant du fameux Démos — poikilos — multicolore de Parrhasios. C'est un
reflet de reflets; ou pour le dire avec le jeu de mot si corrosif de Platon : skiagraphia, une figure d'ombre, une
ombre de figure. Fantoche evanescent. L'artisan est toujours identique à lui
même, parfaitement monocorde et, par le fait-même sûrement (identi)fiable; l'artiste toujours dissemblable à lui-même, le teint et la chlamide couleur du
temps, Vertumne insaissisable, Rameau inconstant.
– D'autre part, il semble infiniment supérieur à l'artisan,
car il est non seulement capable de produire l'image de tel lit, mais également
de tous — panta — les objets produits
par les artisans, et aussi de
"toutes — panta — les plantes, tous —panta — les êtres vivants, lui même,
la terre, le ciel, les dieux, tout — panta — ce qui existe dans le ciel et tout
— panta — ce qui existe sous la terre chez Hadès."
Aussi, lorsque Socrate, soucieux, selon son habitude, d'établir des
classifications précises, demande à Glaucon de donner un nom à cet artisan -demiourgos - si puissant, celui-ci
paraît tout d'abord émerveillé par tout — panta
— ce que ce qu'il est capable de faire. Et, dans un sentiment d'admiration,
qui me semble assez proche de celui dont fait preuve le chœur d'Antigone devant
l'ingéniosité de l'être humain, il s'exclame :
"Deinon tina
legeis, kai taumaston andra
Tu parles là d'un homme admirable, aux pouvoirs
fantastiques".
Si l'artisan spécialisé de La République ressemble, somme toute, à une fourmi, bonne à
accomplir une seule et même fonction durant toute sa vie, ou encore à l'esclave
d'Aristote rivé à sa navette, un être capable de produire autant d'objets
différents apparaît en un premier temps à Glaucon, non pas comme un demiourgos, mais comme un être humain — ander — ayant un très grand nombre
d'activités et usages, voire le modèle de l'existence libre. Ou, pour le dire
avec le Rousseau du Discours sur
l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, s'attachant à
distinguer l'homme de l'animal: "propre à rien, l'homme, lui, est propre à
tout".
Puis, sous l'insistance railleuse de Socrate qui, selon son
habitude, exagère les pouvoirs prodigieux de cet extraordinaire "propre à
tout", il change à nouveau de catégorie et accouche d'un invraisemblable :
"Panu taumaston, legeis sophisten
Tu parles là d'un sophiste brillant"
En deux répliques, le lit peint par tel Parrhasios est
définitivement "dé-fait", et le destin de l'artiste en sophiste
touche à tout scellé. Suivant Diés et Chambry, la tradition philosophique
traduit, tout naturellement, la seconde formule de Glaucon : "Tu parles
d'un artiste tout à fait admirable", faisant d'"artiste" et de
"sophiste" des mots parfaitement interchangeables. Si l'artisan n'est
jamais qu'un artisan, l'artiste n'est jamais un artisan. Il n'a aucun
savoir-faire. Il ne possède aucun savoir véritable de tout ce qu'il représente.
Il n'est qu'un sophiste, c'est à dire un jongleur de mots, de lignes ou de
couleurs; un illusionniste. Force contagieuse du raisonnement tautologique!
Reste à comprendre comment Glaucon et Socrate passent si naturellement de la
première tautologie à la seconde.
À suivre de près les étranges rebondissements du livre X, on
a d'abord le sentiment que Socrate s'acharne, comme à son habitude, à découvrir
en quoi consiste l'habileté technique — keirotechné
— de ce démiourgos/poietes, capable
de (re)faire le monde tout entier -poei
panta-. Mais très vite, il nous faut déchanter. Au lieu d'aller visiter les
ateliers de Parrhasios ou de Zeuxis, de les interroger, d'étudier attentivement
la composition de leurs lits, afin de dénicher le secret de leur keirotechné — métier/style —, de leur
compétence — technikou —, comme on
pouvait s'y attendre, il abandonne son enquête, tout juste commencée; tel le
plus pusillanime de ses interlocuteurs. Pour la première fois, Socrate ne
cherche pas; mais fait semblant. Pourquoi ce penseur courageux, qui s'est
montré capable de traquer une idée toute une nuit, debout, les pieds dans la
neige, ne veut-il rien savoir de la keirotechné
de ces demiougoi là? Pourquoi ce
philosophe habituellement si curieux, et auquel Polos et Calliclés, on s'en
souvient, reprochent de s'intéresser de trop près aux basses classes des
tanneurs et autres chaudronniers, n'accorde-t-il aucune attention au métier des
peintres? Pourquoi cet inlassable chercheur, prêt à partir en quête de l'idée
du poil, de la boue ou de la crasse, ne montre t-il aucun intérêt pour les
pinceaux, le support, les liants, les couleurs, la texture, le style — graphein —,des peintures — zographia —; instaurant une puissante
tradition mortifère de "professeurs-jurés d'esthétique au ton grand
seigneur", qui ne
veulent rien savoir des "barbouilleurs" de la caverne? Pourquoi enfin
ce philosophe de l'aporie, dont quelques traditions font un peintre raté et
reconverti en sophiste, s'arrête-t-il à la première réponse, qui plus est,
délivrée par lui-même comme une évidence: le peintre a/est un miroir — katoptron —? Pour deux raisons
décisives, qui ré(ai)sonnent toujours très profondément dans le champ
philosophico-politique.
– La première est que le miroir, tel que le considère
d'abord Socrate, au sens le plus littéral du terme, ne ressortit en rien à un
quelconque savoir-faire — techné —.
Le philosophe, en effet, ne cherche pas à savoir quelle est l'essence du
miroir, quel est l'artisan qui le fabrique, ni quel en est l'usage(r). Il prend
le miroir au pied de la lettre, comme une sorte d'objet déjà tout fait, d'une
manière anonyme ou naturelle, telle une flaque d'eau ou une quelconque surface
réfléchissante, un "ready-made trouvé" en somme, dont ce faux démiourgos s'empare pour (re)produire le
monde tout entier. Il n'y a donc pas lieu de chercher plus avant en quoi
consiste le métier d'artiste, dont le peintre — zographos —, on le comprend, fait désormais figure de paradigme. Le
métier de peintre n'existe pas, car le peintre n'a pas de métier. Le peintre
n'est même pas un sous artisan. C'est un "artificieux", un semblant
d'artisan, un faux-semblant. Le peintre use d'un "truc" on ne peut
plus banal pour faire ses simulacres. Selon la définition platonicienne de la techné reprise par Aristote,
il ne produit rien, car il n'ajoute rien de contingent à ce qui est, et se
contente de reflèter ce qui est. Si Socrate ne va pas dans l'atelier des
peintres, c'est tout simplement qu'il n'y a rien à y trouver. Et de ce rien, il
n'y a, tout naturellement, rien à dire. Déguisé en invité out(r)é dans un
château,où il apparaît que c'est un jeune espiègle qui imite le trille d'un
rossignol, Kant retiendra la leçon, laissant échapper, dans un fameux
haut-le-cœur de dépit : Nur Kunst! —
ce n'est que de l'art !
Rien en somme. Comment mieux dire que l'art n'a l'air de rien; est un rien
d'air ! L'art est une bulle d'air, miroitante, vacillante et vaniteuse, que le
stylet affûté du dialecticien se fait un malin plaisir de percer.
"Toi aussi,
Glaucon, tu peux faire le peintre; il te suffit de prendre un miroir et de le
présenter de tout côté, et tu pourras (re)produire, en un clin d'œil — takista — et sans aucune difficulté — ou kallepos — le monde tout
entier."
Tout le monde peut être peintre. Et comme tout artiste est
un peintre, tout le monde peut être artiste. Il n'y a rien de plus facile, car
la peinture — zographia — n'est en
rien une techné/poiésis, une "poïétique". Pas de règle, pas
d'apprentissage, pas d'exercice, pas de travail, pas de moralisation. Ni poiésis, ni praxis. Faire l'artiste est un jeu d'enfant. L'artiste au miroir
n'est le technétes/poietes/demiourgos
de rien. Ce touche à tout est un bon à rien. C'est un simulacre -phantasma- qui réfléchit des simulacres;
un fantôme — eidolon — qui
réfléchit des fantômes. Un simulateur.
– La deuxième est que le miroir, pris cette fois-ci en un
sens métaphorique, fait du zographos
une sorte de magicien, habile à se faire passer pour un être tout puissant et
omniscient — pasophos—,
non seulement auprès de la multitude ignare, mais même des plus sages. Comment?
En se faisant le miroir des passions. En les reflètant. Plus précisément en les
(re)flattant. La peinture, Le Gorgias
le montre plus précisément, appartient à l'art de la flatterie -kolakeia- .
La flatterie passe pour un art; mais en réalité elle n'en est pas un, car elle
ne repose sur aucun savoir. Elle ne sait rien des essences; encore moins de
L'Idée du Bien. C'est un empirisme — empeiria
—, une routine — tribé —, qui s'est
malicieusement glissé sous la philosophie pour se faire passer pour une sagesse
— sophia —. C'est une stratégie de
persuasion, uniquement préoccupée de plaire pour gagner le plus grand nombre de
suffrages. On peut distinguer dans la flatterie deux branches fondamentales: la
première s'adresse essentiellement au corps, comme la cuisine qui parodie la
médecine, ou la toilette qui parodie la gymnastique, quitte à rendre l'homme
malade; la seconde à l'âme, comme la rhétorique et la sophistique qui parodient
la politique, quitte à ruiner la cité. La peinture — zographia —, que Socrate se plaît souvent à nommer: skiagraphia, pour mettre en évidence sa
nature de double trompeur et mortifère, nourrit les parties à la fois les plus
irrationnelles — alogistikon/phantasia — et les plus viles —
tumoeides, epithumia — de l'âme. Aussi
peut-on dire qu'elle est une figure, imagée et colorée, de la rhétorique ou de
la sophistique. Elle parodie la philosophie politique, en cherchant à séduire
le peuple — démos —, en
reflétant/reflattant ses passions, en redoublant ses vices! S'il était
difficile de trouver le bon usager du lit du menuisier, il est aisé de
comprendre que l'usager des lits de Parrhasios est un débauché. Rousseau mettra
en refrain la leçon platonicienne :
un peuple lascif veut des pornographia
et des musiques lydiennes; un peuple violent des peintures de guerre et des
musiques dionysiaques, etc… Le peintre miroir est un démagogue flatteur,
vicieux et dangereux. Il donne au peuple ce qui lui plaît, pour se faire aimer,
aduler, déifier; quitte à le corrompre, en attisant sa gale,
pour reprendre l'une des images préférées de Socrate. Se contentant de refléter
et d'embraser les désirs les plus vils de la multitude, le peintre-miroir est
en réalité un pauvre malheureux, ignorant et impuissant, car nul, bien sûr,
n'est méchant volontairement. C'est un faux Dieu, un faux philosophe roi, un
imposteur. Au miroir démagographique et bigarré — poikilos — de l'artiste prompt à vicier le Démos bigarré et à faire entrer la cité en décadence, le philosophe
roi ne sait, in fine, opposer que le
miroir Idéographique et monochrome d'un demiourgos
hiérogrammate, de préférence de formation égyptienne, habile à reproduire,
toujours selon le même canon, les traits immuables de l'homme juste dans sa
constance même, qu'il soit un artisan ou un guerrier forcé à être bon ou un
philosophe bon par sa propre nature. Rien, si ce n'est l'orientation, ne
ressemble donc plus au miroir du peintre doxocallique que le miroir du peintre
Idéocallique. Images idéologiques, sacrées et immuables, contre images
imagologiques, frivoles et changeantes, pour parler comme Kundera, opposant le
kitsch des sociétés totalitaires au kitsch des sociétés démocratiques. C'est
pour cela que Platon termine Le Gorgias
et La République sur la scénographie,
terriblement pathétique, des mille effroyables punitions qui seront infligées
dans l'autre monde aux tyrans qui se livrent sur terre aux mille plaisirs
variés que le zographos poikilos au
miroir flatteur aime à réfléchir.
De la Byzance faite Constantinople par Constantin au IVe siècle après Jésus-Christ à la Sienne de
Duccio, l'empire chrétien applique au pied de la lettre la leçon du philosophe
roi de La République. Contrôlant avec
la plus grande vigilance la production des images, Théodose confine les
peintres, sculpteurs et architectes, enlumineurs, etc... au rôle du peintre
idéocallique de La République. Mieux,
le génie de Théodora fait des démiourgoi
de Platon des moines zélés. Que nul n'entre dans un atelier d'enluminure, s'il
n'est illuminé par Dieu! Il n'est de peintre que chrétien. Il n'est d'images
que chrétiennes, habiles à célébrer en L'Empereur très chrétien et sa cour le
lieutenant terrestre du Pantocrator et de sa Sainte Famille. On mesure la
fonction théologico-politique de l'art chrétien à sa rage de détruire les
images des autres religions, dites païennes et sacrilèges. L'ontologie de
l'image, Platon nous l'a donné à comprendre, est indissociable de sa fonction
politique, c'est-à-dire, au double sens du terme — relig(a)ere —, religieuse. La théorie des images chrétiennes forme
peu à peu une nouvelle humanité; en détachant "le vieil homme" de sa
croyance dans les images obsolètes des divinités gréco-romaines. Même si le
peintre chrétien, tout occupé de sa foi, ignore sans doute cette fonction
idéologique et guerrière de l'image. Le Manuel du peintre du Mont Athos livre
l'idéal mystique de l'artiste chrétien, sous le paradigme du peintre d'icônes.
Celui-ci doit d'abord se purifier par de longs exercices d'hésychasme et
d'épiclèse, réguler son souffle, jeûner, "gyrovaguer" et bien sûr
chanter ses prières à Dieu, pour se délivrer de la prison corporelle du Phédon. Ce n'est que lorsqu'il est ainsi
parvenu à effacer en lui toute trace de vanité, d'amour propre, que le souffle
de Dieu -paraclet-, forme chrétienne de la mania
du Phèdre; peut
"l'en-thousiasmer", l'inspirer et, bien sûr, guider son pinceau. Il
peut alors entrer dans un atelier des peintres d'icônes. Là, selon une
procédure immuable, qui reproduit les six jours de la création de La Genèse, il
applique, sur le bois sacré de la croix du Golgotha, les couches sombres des
ténèbres, puis blanches et or de la Lumière divine, d'où émanent les figures
prototypiques du Pantocrator, de la Vierge Marie, de l'archange Michel,
etc… Ces images premières, à l'image du Lit essentiel — kline ekeine — du Théos
de La République, sont bien
évidemment acheiropoiétes, c'est-à-dire non faites de la main de l'homme. Elles
sont considérées soit comme une émanation miraculeuse du modèle lui-même, à
l'image de La Véronique/Mandylion, soit comme des figures réalisées par un
Saint Luc aux vertus d'Héphaïstos. Retenant son souffle, presque immatériel, le
peintre parfait est celui qui, accomplissant toujours exactement les mêmes
gestes, recopie ces Icônes sacrées, sans y apporter la moindre touche
personnelle, la moindre manière. Au fond, l'idéal du saint peintre d'icônes
athonite est de peindre sans mains, sans pinceau, sans rien; comme un ange,
comme saint Luc, comme Dieu lui-même. Acheiropoiete d'abord ! À défaut d'être
Théos, il oublie ses mains, ses manières, dans une répétition machinale. Et,
tout de même que le bon peintre de La
République reproduit inlassablement et selon la même technique les traits
immuables des immuables hommes justes qui gardent la cité juste de la
décadence, les peintres d'icônes reproduisent inlassablement et selon la même
technique les traits immuables des Images archétypales de la sainte famille et
de la cour impériale qui gardent l'empire chrétien des invasions barbares.
Toutefois, malgré toutes ces précautions minutieuses, il
arrive que le pinceau du saint peintre glisse, oblique, dévie. Parfois, il
rosit un peu trop la Vierge trônant en Mère de Dieu et du monde, et la
transforme en Vierge au doux baiser, en Vierge de tendresse, d'affliction,
etc…; parfois il donne au visage du Pantocrator venu du mandylion, des traits
un peu plus jeunes, ou vieux, ou tristes, ou joyeux; de telle sorte que de
nouvelles images se forment, donnant lieu à de nouveaux types, de nouveaux
prototypes, de nouvelles croyances. La différance s'insinue dans la répétition,
comme un germe de trouble, un virus de corruption. À l'instar du philosophe roi
miséonéiste de La République,
l'empereur Léon III voit aussitôt que le mal est dans l'image. L'image favorise
le changement, et donc la mort de Dieu, et donc la mort de l'Empereur, et donc
la décadence. En 726, il fait enlever l'image du Christ qui règne sur la porte
de bronze du palais impérial et, quatre ans plus tard, convoque une assemblée
d'ecclésiastiques et de laïques qui décrètent officiellement la lutte contre
les images: l'iconoclasme, la fin de toute possibilité d'art. Réuni par son
fils Constantin V en 754, le synode restaure l'argument du troisième lit qui,
on s'en souvient, en appellait un quatrième, puis un cinquième, puis…, et
décrète la destruction de toutes les images. Il faut éradiquer les images. Le
ver est dans l'image; le serpent dans le pinceau du peintre, et le pinceau un penello, qui ne peut s'empêcher de
sécréter de nouvelles figures; si multiples et si séduisantes qu'elles égarent
les fidèles, les pervertissent; mais également gagnent dès 787 Constantin VI à
leur cause. Le 7e concile œcuménique
de Nicée rétablit le culte des images. Toutefois, la leçon est désormais
entendue: le pouvoir de l'image mine l'image du pouvoir. L'image est duplice,
prompte à résister au pouvoir qui croit s'en servir. Le droit sur l'image est
un vain mot. Je suis persuadé que les terribles querelles qui opposèrent les
théologiens à propos du filioque, de l'immaculée Conception, etc… sont nées de
quelques nouveaux traits de Jésus ou de Marie. Comme le souffle de l'artiste — deinos kai taumastos — veille dans celui
de l'artisan prêtre, prêt à ressurgir au moindre kairos, le théologien est un esthéticien/critique d'art qui
s'ignore. Des Vierges en Majesté et Pantocrators confits d'or de Byzance à la
vie de saint François, que Giotto peint comme un homme dans un monde d'hommes,
d'animaux et de plantes sur les murs de l'église d'Assise, on voit bien comment
le pinceau turbulent de l'artiste s'empare de celui de l'artisan hiérogrammate,
pour changer insensiblement le visage de la sainte famille à un point tel que
ses images prototypiques tutélaires en viennent à former bientôt une lignée
cacophonique peu canonique. Ainsi, dans un monde où la plupart des images sont
sous contrôle de l'église, le pinceau de l'artiste veille dans celui de
l'artisan hiérogrammate, prêt à opérer de petites variations, habiles à
perturber les croyances des fidèles. Lorsque Brunelleschi, Alberti et Vinci,
ressortent au Quattrocento, l'attirail optique -machina/katoptron- du zographos
deinos kai taumastos de Platon, pour faire de l'artiste un artisan qui
ordonne la lumière, ouvre des fenêtres dans la voûte du Cosmos, ils ne font
donc que mettre un point d'orgue à la lutte immémoriale de l'artiste qui
soupire en artisan comme un papillon dans son cocon; au travail de l'art
libéral dans l'art mécanique, de l'idée dans la matière, pour parler comme
Kant.
Dans un monde
démocratique, laïque, pluraliste, et qui plus est télévisuel, comme l'est
devenu depuis les années soixantes l'Occident, ce n'est plus le philosophe roi
qui régit, en idéologue, la production des images; mais de nouveaux sophistes
tout puissants — pasophoi — : les
publicitaires, dont le seul souci est de faire des images capables de donner au
plus grand nombre le désir de regarder telle émission de télévision et
d'acheter tel produit. Si l'audit est bon, si le produit se vend bien,
l'économie marche bien. Maître des images influentes, le publicitaire est le
maître du monde. Le bon citoyen est un bon consommateur, c'est-à-dire un bon
téléspectateur. Ainsi que l'ont parfaitement montré les sérigraphies de
coca-cola ou de Brillo de Warhol ou les analyses d'une Marie-José Mondzain,
l'icône publicitaire est le fondement d'une "eikonomie" politique,
démocratique, pluraliste et laïque. Et, tout de même que le dogmatisme et
l'intolérance sont la pierre de touche d'un monde religieux, la démagogie est
la pierre de touche de la démocratie. L'artiste postmoderne ne se (dé)bat plus
contre des images idéologiques, mais contre des images publicitaires
démagogiques. Or, tout le pouvoir du pasophos
démagogue publicitaire, les analyses de La
République et du Gorgias nous
l'ont montré, réside dans son miroir,
habile à refléter et à flatter les désirs du plus grand nombre, quitte à ruiner
la démocratie elle-même, sur laquelle son propre pouvoir repose. L'image
publicitaire, qui couvre les murs et les écrans de l'Occident, appartient à la
catégorie ontologique et politique de la flatterie — kolakeia —. Dans notre monde d'imagologues, ce sont les stars de
l'écran et du show-biz et leurs émules : coureurs automobiles, footballeurs,
tennismen, couturiers, mannequins, parfumeurs, designers, cuisiniers, etc… qui
apparaissent comme les véritables artistes.
Fêtés comme des princes, ainsi que le furent en leur temps Zeuxis, Apelle,
Duccio, Raphaël, Lebrun ou Picasso, ce sont eux qui garantissent désormais
"l'éikonomie" du monde, ordonnent les modes, les goûts, les modes de
vie. Aussi, tout de même que les artistes ont pu prendre à telle époque le
masque du prêtre pour instiller leur petite différance dans le decorum dominant, perturber la foi des
fidèles, suggérer de nouvelles formes de sensibilité, ou instaurer de nouvelles
possibilités d'existence, l'artiste postmoderne de l'ère télévisuelle a
instauré trois modalités principales de mise en abyme (e)ironique du règne de
la flatterie imagologique :
– la première stratégie, certainement la plus exigeante et
la plus orgueilleuse, a consisté à opposer purement et simplement la force du
concept artistique à la vanité de l'image. Elle a vite fait long feu, car le
propre de l'art, sauf à se prendre pour une religion du Verbe ou une
philosophie, c'est d'incarner, d'une certaine manière, une idée dans une forme
sensible, quelle qu'elle soit. Au sens strict du terme, il n'y a jamais eu
d'art conceptuel, ainsi que le montrent, malgré eux, les œuvres Kosuth ou d' Art and Language. Comme diraient les
philosophes scolastiques, l'art conceptuel est une contradictio in adjecto.
– la deuxième, peut-être la plus courageuse, consiste à
restaurer les petites mains, oubliées par la tabula rasa moderniste, des
peintres, dessinateurs, sculpteurs, verriers, tricotteuses, brodeuses, etc…,
pour opposer la durée bergsonienne des images tavelées et modestes de la vie
qui invente en passant, au temps quantitatif et réversible des images, lisses
et impératives, du miroir castrateur de l'écran.
– la troisième, sans doute la plus "habile" au
sens pascalien du terme, consiste à faire l'artiste en maîtres d'œuvre ou en
artisans. Andy Warhol donne le "la" en montant des gondoles de boîtes
Brillo qui ressemblent à celles de James Harvey, Daniel Spoerri et Matthew Ngui
cuisinent tout comme Michel Guérard et Paul Bocuse des plats délicieux, Cai Guo
Qiang propose des séances de balnéothérapie forts proches de celles de Serge
Blanco, Marie-Ange Guilleminot masse tout comme un kinésithérapeuthe, Rosemarie
Trockel et Carsten Höller élèvent une maison pour cochons et hommes qui
ressemble beaucoup à une porcherie, Hubert Duprat élève des larves aquatiques
de trichoptères joaillers tout comme un pisciculteur élève des saumons ou des
truites, Orlan dirige l'opération de son visage tout comme un chirurgien
esthétique, Sherrie Levine copie des chefs-d'œuvre tout comme des moines
copistes recopiaient les livres saints, Jeff Koons fait faire des petits
chiens, angelots, fleurs, lapins ou autres Michael Jackson en porcelaine, verre
ou bois polychrome qui paraissent sortis de supermarchés, Majida Khattari fait
des robes tchador qui sont tout comme des tchadors, etc…. Sauf que, dans la
répétition du "tout comme", se glisse une distance, une (e)ironie,
qui change tout. Une petite différance, qui transfigure un bel objet, un bon
plat, un beau vêtement en une œuvre d'art, habile à nous donner
aussi envie de réfléchir, de nous remettre en question; une œuvre, un rien plus
complexe, forte à nous maïeutiser.
Ce sont ces deux principales figures de l'artiste en
s(t)imulateur de formes de vie, plus réfléchies, plus actives, plus libres, que
ce VIIe numéro de Figures de l'art se propose d'analyser.
Jeff Koons, Gilet de sauvetage
Ps. Je remercie, tout particulièrement, mes étudiants de
l'université Michel de Montaigne de Bordeaux III et du temps libre de
l'université de Pau, car c'est grâce à leurs questions et à leurs remarques si
pertinentes, que cet article a trouvé sa forme définitive.
© Bernard Lafargue