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Revue d'Etudes Esthétiques


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Figures de l'Art n° 14 : "La désinvolture de l'art"

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REVUE DE PRESSE, AGENDA, LIENS
Rendez-vous :
  • Mercredi 15 octobre 2008 à 18h00, Librairie Mollat, rue Vital-Carles, Bordeaux.
    Rencontre avec Bernard Lafargue, rédacteur en chef : Figures de l'art 14. Avec la participation de : Christophe Puyou, Ronald Shusterman et Bernard Vouilloux.
    Ici, dans le château de Versailles, Koons installe un cochon et des anges en bois polychrome. Là dans une célèbre galerie parisienne, Cattelan habille son galeriste en lapin rose phallique... La liste serait longue de ces œuvres cousues de fils d’or, qui invitent de nombreux critiques à dire que l’art est devenu futile et bête, à défaut d’être religieux ou idéologique. Et s’il était, tout simplement, redevenu "désinvolte" ? Délaissant Wagner pour Offenbach, Nietzsche célèbre dans la préface du Gai savoir le retour d’un art " göttlich unbehelligte " - divinement désinvolte. Il restaure ainsi le concept de "sprezzata desinvoltura", que Castiglione forge au début du XVIe siècle pour désigner l’art qui cache l’art du "parfait courtisan" C’est à décliner les figures de cette désinvolture, que se consacre le quatorzième numéro de de Figures de l’art.
    >> Accéder au site Internet
Mollat - Podcast - Bernard Lafargue - Figures de l'art, n° 14 - 15/10/08
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4e DE COUVERTURE



FIGURES DE L'ART 14 : LA DÉSINVOLTURE
DE L’ART
Parution : janvier 2008.
LA DÉSINVOLTURE DE L’ART

Textes réunis par Bernard Lafargue

Dans la préface à la deuxième édition de La Gaya Scienza, Nietzsche célèbre la venue d’un art “göttlich unbehelligte”. Pierre Klossowski traduit heureusement l’expression par “divinement désinvolte”. Délaissant le grand MinotaureWagner pour le polichinelle Offenbach, et le public religieux de Bayreuth pour celui, facétieux, des Bouffes Parisiens, Nietzsche nous donne à comprendre que le propre de l’art est de savoir rire de lui-même en nous invitant à savoir rire de nous-mêmes, afin de rendre la vie plus belle. Ce faisant, il retrouve le concept de “sprezzata desinvoltura”, que Castiglione forge au début du XVIe siècle pour qualifier le mode d’être gracieux, fortuné et “juste” du “parfait courtisan”.

À l’image de la peinture, que Léonard vient de délivrer de la case des arts mécaniques pour en faire une “cosa mentale”, un trait d’esprit dans tous les sens du terme, le parfait courtisan est “superficiel par profondeur”. Parfait oxymore, il cache ses gammes en prenant soin de montrer que tout ce qu’il fait est venu sans peine et presque sans y penser; “comme si” c’était un don du ciel ou de la nature. Non pas sur le modèle de la dissimulation, empressée et opportuniste, du Prince de Machiavel, pour lequel la fin (de l’état) justifie les moyens les plus ignobles, mais sur celui de la “pansimulation”, nonchalante et intempestive, des artistes renaissants, qui considèrent que les moyens mis en oeuvre (dis)qualifient absolument la fin recherchée (la vie belle).

La juste désinvolture ne se moque des forces mortifères de son temps que pour mieux stimuler ses forces vives. C’est pourquoi, elle s’adresse à “tous et à personne”. Le “simple”, le “demi-habile”, et le “mystique”, dont Pascal tire l’échelle d’Il Cortegiano, peuvent bien être éblouis par sa trouble clarté, ils n’y voient que du feu, car ils sont obnubilés par l’esprit de lourdeur. Seul celui qui s’est rendu suffisamment “habile”, et dont le sérieux se moque du sérieux, peut distinguer son “juste milieu” et en jouir. Un ton au-dessus ou au-dessous, et la juste désinvolture vire à l’affectation du cynisme: cynisme par excès de l’Idée qui méprise le monde des apparences au nom d’un “monde vrai”, ou cynisme par défaut de l’apparence qui soumet l’homme au seul règne du divertissement.

C’est à décliner les figures, plus ou moins justes ou divines, de cette désinvolture de l’art, que se consacrent les articles de Jean Arrouye, Christophe Bardin, Dominique Berthet, Marjorie Caveribère, Jean-Baptiste Chantoiseau, Alain Chareyre-Méjan, Dominique Chateau, Jean-Pierre Cometti, Bernard Lafargue, Gérard Lahouati, Claire Lahuerta, Suzanne Liandrat-Guigues, Sandra Métaux, Michel Philippon, Bertrand Prévost, Richard Shusterman, Ronald Shusterman, Hélène Sirven, Evelyne Toussaint, Josette Trépanier, Stéphan Vaquero, Marc Veyrat, Bernard Vouilloux dans ce numéro 14 de Figures de l’art.








SOMMAIRE / TABLE OF CONTENTS



LA DÉSINVOLTURE DE L’ART
FIGURES DE L'ART 14


- AVANT-PROPOS

Bernard Lafargue (Université de Bordeaux 3)
Désinvolture de l'art et art de la désinvolture >> En ligne

- LE TEMPS DE LA DÉSINVOLTURE: QUESTIONS DE SPREZZATURA

Sandra Métaux (Universités de Palerme et Pau)
La désinvolture du portrait de Castiglione d'après ses résonnances chez le dandy et Rrose Sélavy

Bertrand Prévost (Université d'Aix-Marseille)
L'inflexion: Grâce, Charites, sprezzatura

Jean Arrouye (Université d'Aix-Marseille)
L'Annonciation désinvolte de Carlo Crivelli

Stéphan Vaquero (Université de Paris 10)
"Sprezzatura", "despejo" et "je ne sais quoi": l'indétermination de la normativité éthique à l'âge classique

Bernard Vouilloux (Université de Bordeaux 3)
L'âge de la désinvolture. Manière artistique et manières sociales

- GÉNIE ET DÉCADENCE DE LA DÉSINVOLTURE

Gérard Lahouati (Université de Pau)
Petite chorégraphie de la désinvolture dans la littérature du XVIIIe siècle

Bernard Lafargue (Université de Bordeaux 3)
Désinvolture de la beauté adhérente et sublime de la beauté vague dans la révolution esthétique kantienne

Richard Shusterman (Université de Floride / USA)
Le génie, un acharnement désinvolte à devenir soi-même

Alain Chareyre-Méjan (Université d'Aix-Marseille)
"Être là comme ça" (Ontologie du laisser-aller)

- FIGURES DE LA DÉSINVOLTURE DE L'ART AUJOURD'HUI
- ENTRE FRIVOLITÉ, LÉGÈRETÉ ET IRONIE
Jean-Baptiste Chantoiseau (Université de Paris 3 Sorbonne)
Le cinéma de Jean Cocteau? Une esthétique et une éthique de la désinvolture


Michel Philippon (Université de Bordeaux 3)
La désinvolture de Costals: envoûtement et déprise chez Montherlant

Dominique Chateau (Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
Autour de Marcel Duchamp filmé: le cinéma désinvolte

Suzanne Liandrat-Guigues (Université de Lille)
Elle marchait comme on rit
- ENTRE MARGE, IDIOTIE ET VIDE
Ronald Shusterman (Université de Montpellier 3)
Désinvolture et agrammaticalité: quelques "maisons témoins" en visite libre

Josette Trépanier (Université Trois Rivières / Québec)
Pas de marge, pas de cahier

Marc Veyrat (Université de Savoie)
coin locker babe i. Pour une forme de désinvolture
- ENTRE DÉTOURNEMENT DE FONDS, PROSTITUTION ET CYNISME
Christophe Bardin (Université de Haute Alsace)
César chez Daum. La désinvolture comme acte de création

Dominique Berthet (Université de Martinique)
Désinvolture et gestes iconoclastes

Claire Lahuerta (Université de Metz)
Alberto Sorbelli. De l'oeuvre dissipée à l'art du sabordage

Claire Lahuerta (Université de Metz)
Entretien avec Alberto Sorbelli

Evelyne Toussaint (Université de Pau)
Par-delà cynisme et servilité. La désinvolture joyeuse et désabusée de Maurizio Cattelan
- LA PHILOSOPHIE DU PITRE N'EST JAMAIS SÛRE
Hélène Sirven (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
Du désordre sous les apparences: le loufoque exotique de Lucariello et de Mogarra

Jean-Pierre Cometti (Université d'Aix-Marseille)
"Deconstructing Lucariello"

Marjorie Caveribère (Université d'Aix-Marseille)
Le rouleau de Norvège








RESUMES



LA DÉSINVOLTURE DE L’ART
FIGURES DE L'ART 14


Sandra Métaux : La désinvolture du portrait de Castiglione d’après ses résonances chez le dandy et Rrose Sélavy

Dans Il libro del Cortegiano, Baldassare Castiglione fonde l’éthique sur l’esthétique de la “sprezzata desinvoltura”. Remarquablement plastique, l’art de la désinvolture est la source et l’effet de la “grazia”, qui, selon Daniel Arasse, génère, comme malgré elle, la “venustà” affectée des maniéristes. Comment s’opère le passage de l’une à l’autre? Daniel Arasse ne répond pas à la question.

En relisant le portrait de Castiglione à partir des lapsus de ses copies mais aussi de ses résonances chez le dandy et Rrose Sélavy, cet article met en évidence l’ambiguïté de la désinvolture.

 

Bertrand Prévost : L’inflexion. Grâce, Charites, sprezzatura

L’une des difficultés majeures dans la construction d’un concept rigoureux de grâce tient sans doute à sa contamination par la théologie. Pourtant, non seulement la grâce ne serait pas le privilège de Dieu, mais plus encore, il n’y aurait de grâce véritable qu’athéologique. Dit très rapidement, seule une métaphysique de l’immanence serait en mesure de lui donner consistance. Par ailleurs, le champ esthétique semble offrir un point de vue privilégié pour refonder le questionnement. Trois grandes directions sont alors proposées: un figure, d’abord, vient donner à la grâce quelque chose comme son schème fondamental, comme sa fonction naturelle: l’inflexion; une allégorie, ensuite, lui fournit son iconographie: la ronde des Trois Grâces (selon Sénèque et Botticelli); un concept, enfin, tente de lui conférer une nature propositionnelle: la sprezzatura, telle que Balthassar Castiglione en élabore la notion dans le Livre du courtisan (1527).

 

Jean Arrouye : L’Annonciation désinvolte de Carlo Crivelli

En 1486 Carlo Crivelli acheva une Annonciation qui devait remplir un double programme: représenter, évidemment, la visite de l’ange à la Vierge et commémorer explicitement l’obtention par la ville d’Ascoli Piceno de l’autonomie judiciaire et de l’exonération des taxes pontificales. L’exigence de représenter simultanément un événement, lointain, de signification spirituelle et un autre, contemporain, de conséquence matérielle n’allait pas sans contradictions. Au lieu de les minorer le peintre les met en scène avec désinvolture.

 

Stéphan Vaquero : “Sprezzatura”, “despejo” et “je ne sais quoi”: l’indétermination de la normativité éthique à l’âge classique

Les notions de “Sprezzatura”, “despejo” et “je ne sais quoi” ont pour caractéristique commune de n’offrir aucune possibilité de déterminations conceptuelle et pratique a priori: le plus souvent, elles sont pensées à partir de leur contraire (l’affectation) et désignent une manière d’être, à soi et aux autres, dont la composition artificielle consiste à s’adapter à des situations toujours singulières. Or, de cette contradiction, inhérente à l’idée d’une normativité éthique indéterminée, émerge, à l’âge classique, la possibilité de penser une autorégulation des relations entre les individus. La “sprezzatura”, le “despejo” et le “je ne sais quoi” indiquent, par conséquent, l’apparition d’une “civilité sociale”, à l’origine de la “société civile”, dont le principe normatif relève d’une forme de “libéralisme éthique”.

 

Bernard Vouilloux : L’âge de la désinvolture. Manière artistique et manières sociales

La “désinvolture” (la sprezzatura de Castiglione) est une valeur partagée par la manière artistique et par les manières sociales. Celles-ci ont été étroitement associées, au même titre que la grâce et le “je ne sais quoi”, à cette “civilisation des mœurs” (Norbert Elias) qui, de la Renaissance jusqu’à la fin des Lumières, et à travers toute l’Europe, définit aussi bien des “formes de vie” (forme di vivere) que des formes d’expression nouant éthique, esthétique et théologie – civilisation qui a connu ses développements les plus féconds dans une littérature de la “conversation”.

 

Gérard Lahouati : Petite chorégraphie de la désinvolture dans la littérature du xviiie siècle

Dans ses Essais sur la peinture Diderot s’interroge: “Qui sait où l’enchaînement des idées me conduira? Ma foi, ce n’est pas moi”. C’est ce parti-pris d’humour (faussement?) désinvolte qui nous a donné envie de savoir comment la désinvolture entre dans la conscience littéraire d’une époque (le xviiie siècle) et dans celles des individus. Entre la frivolité du petit-maître et le militantisme encyclopédiste, entre l’ostentation aristocratique, l’ironie voltairienne et le sentimentalisme rousseausiste, par une réflexion sur quatre figures de la désinvolture (Chamfort, Casanova, Ligne et Diderot), nous nous efforçons d’esquisser ce qui pourrait constituer les enjeux idéologiques et stylistiques d’une pratique – une chorégraphie – de la désinvolture comme interrogation sur soi et sur l’Histoire.

 

Bernard Lafargue : Désinvolture de la beauté adhérente et sublime de la beauté vague dans la révolution esthétique kantienne

En faisant de la sublime beauté vague de La Nature, qui cache l’art de Dieu tout en le laissant deviner, le véritable fondement du jugement de goût, La Critique de la faculté de juger ne pouvait que bannir du salon de ses Lumières toutes les œuvres d’art à la beauté adhérente et, par le fait même, “la maudite race” des amateurs distingués et beaux esprits corrompus. Dans la lunette de la révolution esthétique kantienne, l’art de la désinvolture, qui, sous les noms de grazia, sprezzatura, déprisement, despejo ou bel esprit, a rayonné dans les académies, ateliers, cours et salons d’Europe du xve au xviiie siècle, perd ses lettres de noblesse. Désormais, dans la bouche du bon bourgeois du xixe siècle comme dans l’Esthétique hégélienne, “désinvolture” devient un quolibet, propre à disqualifier la légèreté d’artistes sans esprit ni vergogne et la versatilité d’amateurs frivoles et cyniques.

 

Richard Shusterman : Le génie, un acharnement désinvolte à devenir soi-même

Le style et le génie sont tous les deux des concepts qui se définissent par un jeu d’oppositions très prononcées: on les conçoit comme exigeant pour leur réalisation soit un grand effort soit une spontanéité libre, insouciante, ou désinvolte. Ils semblent être tantôt l’expression d’un talent individuel, tantôt d’un don très personnel; la question est de savoir si le style et le génie s’acquièrent en restant fidèle à soi-même ou en se dépassant. Il s’agit dans cet article d’analyser ces tensions chez Emerson, Nietzsche et Wittgenstein, et de voir si elles peuvent se résoudre ou se combiner de manière féconde.

 

Alain Chareyre-Méjan : “Être là comme ça” (Ontologie du laisser-aller)

La désinvolture consiste en tout et pour tout à ne pas attendre le dénouement. Eprouvant l’Exister comme étant sans puissance, c’est-à-dire complet à seulement être, elle est exactement le contraire de l’anxiété. Elle n’attend, au fond, que l’existence comme telle, au sens où cette dernière, ne pouvant par définition s’anticiper, ne devient jamais. Elle est l’art et la manière de faire ce que l’on fait à la façon dont le monde est le pur fait qu’il soit. C’est pourquoi elle constitue simplement la force de vivre sans projeter de sens transcendant sur les choses.

 

Jean-Baptiste Chantoiseau : Le cinéma de Jean Cocteau? Une esthétique et une éthique de la désinvolture

Jean Cocteau, par sa vie et par son œuvre, semble l’incarnation même de la désinvolture. Mais, chez cet artiste injustement minoré, elle est moins une facilité qu’une responsabilité! Elle renvoie à une éthique qui prône un respect profond des forces vives de la création. L’étude de son esthétique cinématographique, faite d’accidents, de glissements et d’inachèvements, montre, dans cet essai, combien la désinvolture, quand elle est inscrite dans le corps même de l’œuvre, constitue le plus beau des hommages qu’il est possible de rendre à la poésie et à l’imagination…

 

Michel Philippon : La désinvolture de Costals: envoûtement et déprise chez Montherlant

Le Costals des Jeunes Filles, s’il n’est pas un autoportrait, est cependant la mise en relief d’une attitude existentielle déjà clairement explicitée dans Syncrétisme et alternance. Cette passion de fuir l’objet envoûtant pour se retrouver sujet libre renvoie, au-delà de Montherlant, à une thématique d’époque, mais aussi à une problématique philosophique qui fait de l’acte l’ennemi de la puissance, du réel l’ennemi du possible et donc de la liberté.

 

Dominique Château : Autour de Marcel Duchamp filmé: le cinéma désinvolte

La relation de Duchamp au cinéma est souvent réduite aux expérimentations optiques, tel Anemic Cinema. Mais son rapport au Septième art comporte d’autres aspects notables et non moins caractéristiques. Acteur (Entr’acte, Dreams that Money Can Buy, etc.), il fut aussi un inspirateur pour René Clair-Picabia, Hans Richter ou Maya Deren, dans une ambiance de désinvolture propre à l’esprit dada qu’il revendiquait.

 

Suzanne Liandrat-Guigues : Elle marchait comme on rit

Avec Lola, Jacques Demy renouvelle l'image de la “passante” en un personnage dansant associé au Passage Pommeraye, édifice nantais célébré par les Surréalistes. Ainsi la flânerie benjaminienne se trouve reconduite et déplacée en 1960 au moyen d'une figure féminine particulièrement séduisante qui peut valoir pour l'idée elle-même. La désinvolture qui s'attache à cette nouvelle “flâneuse” fait fond sur la complexité de l'architecture décorative du célèbre édifice si l'on veut bien y voir une façon de repenser l'étymologie du mot dans ses rapports aux mouvements d'envelopper, d’enrouler et aux diverses volutes ou volte-face qu'il suggère.

 

Ronald Shusterman : Désinvolture et agrammaticalité: quelques “maisons témoins” en visite libre

Je prendrai comme point de départ l’art et l’architecture conceptuels d’Arakawa et Gins. Affichant une attitude parfaitement désinvolte vis-à-vis de la nature même d’une maison, “coupables” d’une même désinvolture vis-à-vis de l’art qu’ils pratiquent, célèbres surtout pour leurs déclarations extravagantes concernant la fin de la mortalité humaine, Arakawa et Gins pourraient nous aider à saisir un aspect fondamental de l’art actuel. En effet, il me semble que cette désinvolture de l’art se rattache à une expérience parareligieuse de notre libre arbitre, tout au moins, tel qu’il est conçu (mais à peine discuté) par Wittgenstein dans ses Vermischte Bemerkungen. C’est peut-être par ce rattachement au non-déterminisme, à l’expérience de notre (paradoxale) liberté, que l’œuvre devient “divinement désinvolte”: le geste désinvolte concrétiserait et rendrait lisible notre liberté. Il se peut toutefois que cette notion de désinvolture comporte malgré elle une nuance moralisatrice quelque peu néfaste. En outre, il faudra admettre qu’une totale désinvolture ne peut exister en art, tant le geste artistique, fût-ce le choix du hasard le plus pur ou de l’absurdité la plus extravagante, relève toujours d’une intention, voire d’un calcul. Je proposerai donc de regrouper les notions de désinvolture, d’idiotie (Jouannais), et d’insolite au sein d’un cadre un peu plus abstrait, plus vaste et peut-être plus neutre: celui de l’agrammaticalité.

 

Josette Trépanier : Pas de marge, pas de cahier

La désinvolture est l’expression d’un déni face à des valeurs dont on refuse de reconnaître l’importance. C’est donc une notion essentielle pour penser l’art contemporain puisqu’elle renvoie à un comportement qui interpelle l’autorité. Dans cette optique, je tente d’analyser ici les conséquences de l’attitude ironique des artistes modernes et postmodernes sur ces grandes figures d’autorité que représentaient dans le passé l’artiste, l’œuvre d’art et le pouvoir institutionnel et de saisir en quoi leur désinvolture diffère de celle de Castiglione et de Nietzsche.

 

Marc Veyrat : coin locker babe i. Pour une forme de désinvolture

Les coin locker babe i sont de petites images numériques accompagnant les courriels (i-mails) de la société i matériel depuis août 2006. Véritablement laissées en consigne automatique – une référence volontaire au livre de Murakami Ryû –, ces images en attente (leur durée de vie reste éphémère) ne sont véritablement réalisées, ou plutôt réellisées que lorsque des personnes s'en emparent pour les projeter dans un nouvel espace. Ainsi ces petites informations abandonnées sous licence creative commons qui attendent ainsi dans un in/visible en devenir sont littéralement jetées avec l'eau du bain Internet, pour rester durablement des nouvelles fraîches (a fresco?), toujours dans une forme de laisser faire particulièrement désinvolte quant à leur devenir potentiel…

 

Christophe Bardin : César chez Daum. La désinvolture comme acte de création

En 1968, César est invité à la manufacture Daum pour venir y réaliser des œuvres en cristal. La rencontre inédite d’une industrie d’art presque centenaire et d’un acteur majeur de l’art contemporain est fructueuse. César va aborder le travail si spécifique du verre avec ce détachement propre à l’artiste. Son impertinence, voulue et assumée, va lui permettre de s’éloigner d’un mode de fabrication précis lié à un savoir-faire complexe. En dehors de toutes connaissances techniques, il va oser une approche originale et anticonformiste d’un matériau jusque-là généralement cantonné à la production d’objets utilitaires (et) ou décoratifs.

 

Dominique Berthet : Désinvolture et gestes iconoclastes

Les notions de recouvrement, brûlure, grattage, effacement, idolâtrie, ajout, sont autant de pistes et d’aspects qui permettent d’envisager des relations possibles entre la désinvolture (ou son absence) et quelques gestes iconoclastes choisis. Ces actes insolites réalisés par des artistes comme Picasso, Jaccard, Rembrandt, Rauschenberg ou Duchamp, mêlent légèreté, insouciance, humour, voire provocation délibérée, dans l’accomplissement parfois de l’irrémédiable et d’une disparition intentionnelle.

 

Claire Lahuerta : Alberto Sorbelli. De l’œuvre dissipée à l’art du sabordage

L’œuvre de l’artiste Alberto Sorbelli peut être envisagée, pour peu que l’on prenne une certaine hauteur vis-à-vis de l’ensemble de sa démarche, comme une manœuvre systématique de sabordage institutionnel. Dans des affronts permanents à l’encontre du monde de l’art, dont les dénouements sont parfois physiquement violents (cf. la figure de l’Agressé), Sorbelli toise l’Institution avec une désinvolture qui va jusqu’à dissiper l’œuvre elle-même, dissiper c’est-à-dire disperser, dépenser l’objet d’art, quel qu’il soit, jusqu’à son anéantissement. Dans ce sabordage en règle, le dispositif finit par épuiser l’œuvre, qui, devenant énergie pure, s’altère au profit d’une métaphysique du corps outrageant. De l’œuvre dissipée à l’art du sabordage – ou inversement –: l’œuvre en dépense absolue s’invagine, jusqu’à ne conserver, au fil des actions, qu’une puissante et désinvolte intention créatrice dépourvue d’objet à consommer.

 

Claire Lahuerta : Entretien avec Alberto Sorbelli. Galerie Octave Cowbell – Metz, 31 mai 2007

 

Evelyne Toussaint : Par-delà cynisme et servilité. La désinvolture joyeuse et désabusée de Maurizio Cattelan

Les créations de Maurizio Cattelan, à fort coefficient de scandale, œuvres de Witz et de symptôme, agissent comme des transformateurs, opérant un déplacement tonique tant du désir que du discours. Théâtralisant de fulgurants mots d’esprit, il cultive le genre de la déflagration en théâtralisant les figures les plus radicales de l’irrespect. S’adonnant à une véritable apologie de la désinvolture dans un monde de l’art dont il connaît tous les rouages, Maurizio Cattelan teste avec dérision, tout en pirouettes, pieds de nez et bras d’honneur symboliques, les libertés d’un système artistique modelé par un contexte économique, mais aussi la position de l’artiste et celle du courtisan, ce dernier se voyant impartir des limites dont la désinvolture authentique ne saurait s’accommoder.

 

Hélène Sirven : Du désordre sous les apparences: le loufoque exotique de Lucariello et de Mogarra

Les œuvres narcissiques de Saverio Lucariello semblent user de désinvolture pour se moquer des idées reçues et pour stigmatiser les postures savantes, les commentaires sur l’art. Elles réveillent la part d’étrangeté du monde d’images dans lequel nous vivons. Courtiser ces images c’est, mine de rien,  en faire le procès et démonter les systèmes périssables du discours sur l’art. Courtisans loufoques et désinvoltes, Lucariello et Joachim Mogarra créent du désordre dans les références

 

Jean-Pierre Cometti : Deconstructing Lucariello

L’univers que Lucariello laisse entrevoir est pour une large part celui de notre “monde de l’art”, de ses lubies et de ses conventions. L’humanité qui lui correspond, dans ses formes les plus grotesques, figure une “humanité quadrupède” qui ne se redresse que pour mieux s’incliner ou s’affaisser, devant de grandiloquentes idoles. Dans un tel monde, les seules souverainetés sont rhétoriques, baroques; elles justifient, s’agissant de l’artiste et de ses doubles, ce mot de Manganelli: “J’habite une hallucination fastueusement décorée”. Entre les images d’un soi toujours autre et les étranges figures peintes qui pérorent sur les toiles de saverio Lucariello, il y a plus d’une symétrie qui, comme dans le film de Woody Allen: “Deconstructing Harry”, opère une déconstruction dont le présent texte explore quelques aspects.

 

Marjorie Caveribère : Le Rouleau de Norvège

L’œuvre de Saverio Lucariello dialogue avec des figures indifféremment mondaines et altermondaines qu’elle se plaît à faire étrangement communiquer. Pris par son propre jeu, l’artiste s’y met lui-même ironiquement en scène, comme dans la présente fiction, dans un dialogue imaginaire avec un Wittgenstein non moins imaginaire.








Figures de l'Art n° 14 - 29 euros

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Publié avec le concours du Centre National du Livre
ISBN 2-35311-004-5
ISSN 1265-0692







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